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Les “Third Culture Kids”, entre liberté et déracinement

"Outsourced" © Mitchell Haaseth/NBC


Entre déménagements réguliers, confrontation avec plusieurs modes de vie et absence de racines, qui sont les “Third Culture Kids”? Nous avons recueilli les témoignages de ces ovnis ayant grandi dans plusieurs pays, qui se sentent chez eux nulle part et partout à la fois.

“Je me suis rendu compte que mes codes culturels étaient différents de ceux des Français·es de France, qu’il s’agisse de mes habitudes de repas du soir ou de la musique que j’écoutais. On m’a demandé si je ‘parlais africain’ ou si j’avais eu accès à Internet en République Tchèque. Et de mon côté, je paraissais condescendante malgré moi face à ces ados qui n’étaient jamais sorti·e·s de leur pays ou qui n’avaient pas de passeport.”  À son retour en France, à 16 ans, Ariane tombe de haut. Ce pays, elle l’avait quitté un mois après sa naissance, alors que sa famille déménageait pour des raisons professionnelles à Hong Kong, puis en Côte d’Ivoire, au Nigéria, en Pologne et en République Tchèque. J’avais fantasmé la France, et lorsque je m’y suis installée, j’ai eu l’impression de ne pas être totalement Française, ni totalement étrangère. J’étais dans un entre-deux flou.” Ses références musicales sont celles de ses parents: Véronique Sanson ou Pascal Obispo. Ses anecdotes de jeunesse? Des hivers à -30 degrés en Pologne” ou les risques de kidnapping au Nigéria”. On a le choix entre participer aux discussions sur notre enfance en risquant de couper le sifflet aux autres ou être discrète et ne rien raconter. Pas simple pour l’intégration”, commente la jeune femme aujourd’hui âgée de 27 ans.

Je suis incapable de désigner un endroit comme étant ‘chez moi’.” 

En pleine construction de son identité, au milieu de jeunes qui n’ont rien en commun avec les élèves internationaux côtoyés dans les écoles fréquentées auparavant, Ariane découvre la notion de Third Culture Kids (TCK), ou Enfants de la troisième culture en français. Le terme, inventé dans les années 50 par la sociologue Ruth Hill Useem désigne les individus ayant passé une partie importante de leurs années de formation en dehors de la culture de leurs parents. Dans sa conception d’origine, TCK rime avec déménagements réguliers, fréquentation d’établissements multiculturels et amitiés de courte durée. Il s’applique aux fils et filles de missionnaires, de militaires, de diplomates, bref, de parents dits “expatriés”. Le concept sociologique de TCK a mis un nom sur ma personne, ça a été une révélation, se souvient Ariane. J’ai compris que j’appartenais à un groupe bien réel, qui rassemble des gens de toutes nationalités avec qui j’ai  des points communs majeurs.” 

 

D’où viens-tu?

Parmi les éléments partagés par les Third Culture Kids, on retrouve la question qui les unit, celle à laquelle ils peinent tous à répondre: D’où viens-tu? Demander ça à un TCK, c’est une très mauvaise idée, plaisante Ariane. Pendant des années, j’ai calculé le temps dont disposait la personne en face de moi et le degré d’information qu’elle était prête à recevoir. Aujourd’hui, j’ai trouvé une parade. Je dis que je viens de la communauté des Français·e·s de l’étranger.” Ndéla Faye, journaliste sénégalo-finlandaise de 32 ans publie un témoignage sur le sujet dans le Guardian en 2016. Celle qui partage ses jeunes années entre la Finlande, le Luxembourg, la Belgique et l’Angleterre y confie le sentiment de panique” suscité par l’interrogation de ses origines, ne sachant pas si on la questionne sur [sa] nationalité, là où [elle est] née, là où [elle vit] aujourd’hui ou là où [ses] parents habitent”

Contactée par Cheek Magazine, l’autrice du texte détaille: Je suis incapable de désigner un endroit comme étant ‘chez moi’. Ça me travaille encore aujourd’hui. Là où je me sens le mieux c’est à Londres, parce qu’énormément de gens comme moi, qui n’ont de lien particulier avec aucun pays, y habitent. Le fait que je sois métisse joue probablement également dans mes difficultés à m’identifier à un endroit. Souvent, quand on me demande d’où je viens, ça sous-entend ‘Comment est-ce que tu peux avoir cette couleur de  peau et parler couramment finnois?’ Dans ces cas-là, je réponds simplement que je viens d’Helsinki, là où je suis née, sans en dire plus. Ce qui ne convient pas à mon interlocuteur en général…”

 

 

Adaptabilité à toute épreuve 

Si n’être de nulle part entraîne son lot de difficultés, la situation confère également une certaine liberté: celle de se sentir à l’aise partout. “Les Third Culture Kids développent des capacités d’adaptabilité importantes: ils et elles ont été obligé·e·s très tôt de se conformer à différentes cultures, langues, situations et normes, explique Sonia Jaeger, psychologue et psychothérapeute spécialiste des TCK. En résulte une certaine flexibilité, une capacité d’aller d’une culture à l’autre.” Cette aisance à se tourner vers l’inconnu se retrouve également dans les rapports sociaux. “Tu recommences ta vie à zéro tous les trois ou quatre ans. Dans ta nouvelle école tu es obligée de faire le premier pas face à tes camarades, témoigne Camille, 27 ans. J’ai conservé cette espèce d’instinct de survie. Je suis particulièrement sociable, on me le dit souvent. Je n’ai aucun problème à aller vers les gens.” Même constat chez Philomène, 30 ans, dépeinte par ses proches comme un “caméléon”. “Je sais m’adapter aux situations et faire en sorte que les personnes qui m’entourent se sentent à l’aise, même si nous parlons des langues différentes. On trouve toujours des moyens de communiquer, parce qu’on a appris à le faire très jeune.”

Pour combler ce besoin de bouger, j’ai déménagé tous les ans, en restant dans la même ville.”

La nature des relations qu’ils et elles développent est, elle aussi, particulière. La docteure Sonia Jaeger décrit des individus qui ont tendance à “chercher une relation intime, une amitié profonde très rapidement, habitués à ce que les relations aient une durée limitée”. Ariane confirme: “Mon enfance a été rythmée par les soirées de départ des un·e·s et des autres. On se dépêche de créer des liens. J’ai gardé cette habitude. J’ai également beaucoup de facilité à mettre un terme à une amitié superficielle. Je sais que je pourrai toujours me faire de nouveaux ami·e·s. Certain·e·s peuvent trouver ça cruel, mais pas du tout. Mes ami·e·s les plus proches, je fais tout pour les garder.”

 

Avides de changements

De leur enfance passée à être ballotté·e·s d’un bout à l’autre du globe, les TCK ont également conservé une certaine envie d’aller “voir ailleurs”. “On leur reproche souvent un manque de stabilité, décrypte Sonia Jaeger. Il peut toujours y avoir quelque chose de plus intéressant autre part. Ils cherchent mieux. Ce qui peut créer des difficultés pour s’investir dans les relations ou le monde professionnel. Ils n’ont pas appris à résoudre les problèmes de leur environnement. Ils partent.” Installée à Montréal depuis 9 ans, Camille a trouvé une solution pour assouvir ses envies de changement sans quitter son job, ni ses ami·e·s. “Pour combler ce besoin de bouger, j’ai déménagé tous les ans, en restant dans la même ville. Tout le monde trouve ça bizarre.” De son côté, Ariane refait la déco de son appartement parisien chaque année.

C’est ce goût pour la nouveauté en terme d’environnement qui différencie les TCK au sens originel du terme, de celles et ceux qui se revendiquent Third Culture Kids ces dernières années. Dans un entretien pour Cheek Magazine, publié en 2019, Rokhaya Diallo, née à Paris de parents sénégalais et gambien explique se reconnaître dans le concept. Pourtant, la journaliste et autrice a grandi dans un seul pays, la France.

 

 
 
 
 
 
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Alexia Sena, créatrice du podcast Joyeux Bazar consacré aux personnes “ayant une double culture”, relève une flopée de similitudes entre expats et bi, voire multiculturels. “On a la même question de la transmission entre générations, notamment au niveau de la langue. Il y a celle de nos parents, celle de nos copains dans le pays d’accueil, qui devient la nôtre. L’idée d’identité complexe est également très présente, on se demande ‘Où on est dans tout ça ?’ On retrouve aussi la difficulté à faire face au regard des autres, qui cherchent à nous mettre dans des cases, et simplifient ainsi notre vécu.” Un autre point commun saute aux yeux: celui de l’habitude de dialoguer avec des proches éloigné·e·s géographiquement. “Pour beaucoup de monde, c’est ‘loin des yeux, loin du cœur’. Si j’avais envisagé les choses comme ça, il ne me resterait pas grand monde près du cœur, commente Ariane. Je n’ai aucun problème à gérer les relations à distance, j’y suis habituée.” Une aptitude particulièrement utile en cette période de Skypéros et de vie sociale au ralenti.

Margot Cherrid


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