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En Russie, l'affaire des soeurs Khatchatourian ouvre le débat sur les violences faites aux femmes

Krestina et Angelina Khatchatourian aux côtés de leur avocat principal, Alekseï Parshin © Alekseï Parshin


En 2020, tandis que trois sœurs comparaîtront pour le meurtre de leur père ultra-violent, un projet de loi de protection des victimes de violences domestiques opposant traditionalistes et réformateurs sera examiné à la Douma. Focus sur les violences intrafamiliales en Russie, un fléau passé sous silence.

En juillet 2018, Krestina, Angelina et Maria Khatchatourian ont tué leur père de multiples coups de couteau et de marteau avant de se rendre à la police. Ce père tortionnaire les battait et les agressait sexuellement. Les proches, les voisin·e·s et les enseignant·e·s n’avaient cessé d’alerter la police. Mais les autorités n’ont jamais réagi. Dans son avis du 3 décembre dernier, le Comité d’enquête de Russie a reconnu les “circonstances atténuantes” liées aux “douleurs physiques et psychiques infligées par le père à ses filles pendant des années”, mais a demandé le jugement des deux aînées majeures au moment des faits pour “meurtre commis en groupe avec préméditation” -un crime passible de 20 ans de prison. En attendant leur procès, les sœurs sont assignées à résidence sans possibilité de communiquer avec l’extérieur. 

En Russie, l'affaire des soeurs Khatchatourian ouvre le débat sur les violences faites aux femmes

Les sœurs Khatchatourian, DR

“S’il te bat, c’est qu’il t’aime”

Divisant les Russes, l’affaire fait d’autant plus de bruit que les violences domestiques, hors cas de récidive et de blessures graves, ont été dépénalisées en février 2017. Les sœurs Khatchatourian sont donc devenues le porte-drapeau de celles et ceux qui dénoncent l’impunité dont bénéficient les hommes violents. Initiée en juillet dernier par des influenceuses militantes comme l’activiste Alexandra Mitroshina, la campagne #jenevoulaispasmourir (#янехотелаумерать) a permis la signature par 650 000 personnes d’une pétition sommant les autorités de réagir. 

 

 
 
 
 
 
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Совсем недавно погибла очередная жертва домашнего насилия. Оксану Садыкову начал бить муж. И когда чаша терпения переполнилась, она написала на него заявление о побоях и подала на развод. В полиции ничего не сделали, мужа отпустили, он подкараулил ее в подъезде и убил на глазах у 8-летнего сына. Трое несовершеннолетних детей остались без матери. ⠀ Оксана была бы сейчас жива, существуй у нас закон о домашнем насилии. После избиений и попытки удушения ее муж не должен был находиться на свободе, или же Оксану должен был защищать охранный ордер. Муж должен был носить датчик движения и проходить психологическую программу для агрессоров (они, кстати, работают великолепно. В других странах). Но наше государство не защитило Оксану, и она умерла при попытке уйти. ⠀ Таких Оксан у нас в стране много. ⠀ Ежегодно от домашнего насилия в России гибнут около 12.000-14 000 женщин (https://rg.ru/2012/10/23/nasilie.html) В Америке, где сильно развита система профилактики и борьбы с домашним насилием, в 3-4 раза меньше. Хотя население там в два раза больше, чем у нас. ⠀ России нужен федеральный закон о профилактике семейного насилия и помощи пострадавшим от него. Есть шанс, что его будут рассматривать этой осенью. Чтобы это точно произошло, нам нужна максимальная огласка. ⠀ Внезапно я поняла, что действовать надо прямо сейчас, и что только моего голоса мало. И обратилась за помощью к другим блогерам. А сейчас хочу обратиться к вам. ⠀ Мы запускаем #ЯНеХотелаУмирать — флешмоб в поддержку закона о домашнем насилии, который спасает жизни уже в 146 странах. Мы требуем принять его в России. ⠀ РОССИИ НУЖЕН ЭТОТ ЗАКОН. Пожалуйста, если вы понимаете это, помогите нам добиться его принятия — выскажитесь публично о его необходимости. ⠀ Чтобы поучаствовать, надо сделать фото с надписью #ЯНеХотелаУмирать на себе или с табличкой с хэштэгом #ЯНеХотелаУмирать (можно сделать грим, но это не обязательно) и в посте тоже указать хэштэг. Табличка или надпись необязательна, если у вас нет возможности их сделать. Важна любая поддержка. ⠀ Дальше в серии➡️

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Un nouveau projet de loi visant à protéger les victimes de violences domestiques a été rendu public début décembre. Dénonçant une tentative de briser les familles “incompatible avec les valeurs spirituelles et morales traditionnelles de la Russie”, près de 200 organisations, notamment religieuses, s’y sont d’ores et déjà opposées par le biais d’une pétition adressée à Vladimir Poutine.

La volonté de ne pas voir se diluer la culture russe explique en partie le silence qui pèse sur les violences domestiques dont le chiffrage est complexe. En 2013, se référant aux données du Ministère de l’intérieur, le journal RIA Novosti publiait le chiffre choc -mais controversé- de 12 000 femmes décédant chaque année sous les coups de leurs conjoints. En juillet dernier, Aliona Popova, militante féministe, déclarait que sur les 77 millions de femmes que compte le pays “16 millions sont victimes de violences domestiques tous les ans, selon l’agence de statistiques Rosstat”. Un proverbe ancien dit d’ailleurs: “S’il te bat, c’est qu’il t’aime.” Être victime de violences, c’est donc souvent être seule contre ses proches qui n’acceptent pas qu’on lave son linge sale en public, seule aussi contre la police qui intervient rarement et enfin, seule si on veut partir puisque les foyers d’accueil sont quasi inexistants. Faisant fi de ces défaillances, les réseaux sociaux regorgent de commentaires affirmant que les sœurs Khatchatourian “auraient pu s’enfuir quand elles le voulaient”. 

 

“Les hommes sont violents parce qu’ils n’ont pas peur de perdre leur femme”

Une grande partie de la société russe reste en effet dubitative face aux violences faites aux femmes, voire moqueuse quand il est question de #MeToo et de la dénonciation des violences sexistes. Interrogée sur le harcèlement, Olga*, une orthophoniste de 48 ans, s’exclame: “Nous, ça nous fait rire. Si un homme t’embête, ça veut dire que tu lui plais, et s’il t’embête trop tu enlèves son bras de ton épaule et puis c’est tout. On ne va pas rentrer dans la course contre les hommes que vous avez entreprise aux États-Unis et en Europe.

L’accueil très froid réservé à ces nouvelles luttes est lié aux paradoxes du féminisme en Russie. Le combat pour l’égalité femmes-hommes a été impulsé par le pouvoir soviétique. Alors qu’en Occident les femmes se battaient pour avoir les mêmes droits que les hommes, en Russie elles subissaient le “féminisme d’État” qui leur était imposé et cette égalité ne s’est jamais matérialisée dans le huis clos des foyers. Affectées aux mêmes emplois que les hommes, elles se sont retrouvées à faire des travaux physiquement très difficiles -comme la construction de chemins de fer ou de routes- et beaucoup en sont venues à rêver de pouvoir rester à la maison pour élever leurs enfants. Aujourd’hui encore, avoir un mari reste pour beaucoup d’entre elles la garantie de la sécurité et de la stabilité, ce qui peut s’avérer complexe en raison d’un déséquilibre démographique. Et le fait qu’il y ait 10 millions de femmes de plus que d’hommes -selon le recensement de 2010- n’améliore pas les relations conjugales. Comme le confie Anna*, 29 ans, doctorante en sciences sociales: “Ici, les hommes sont violents parce qu’ils n’ont pas peur de perdre leur femme. Mais si une femme perd un homme, qui sait si elle pourra en retrouver un?

Allant au-delà de l’intimité d’un drame familial, le cas des sœurs Khatchatourian parle des ambiguïtés d’une société, de ses failles et des progrès qu’il lui faudra accomplir pour les dépasser. Ce procès à venir et les débats autour du projet de loi sur les violences domestiques constituent un moment historique pour briser la loi du silence et mettre en lumière les violences faites aux femmes en Russie.

Laura Pajot

*Les prénoms ont été modifiés.


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