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Avec son association Roja Sor, elle appelle à aider les Kurdes

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Après avoir repoussé Daech en Syrie, les Kurdes se voient attaqué·e·s par la Turquie depuis début octobre. Dans la crainte d’un génocide et face à l’urgence humanitaire, l’association française Roja Sor, cofondée par la jeune Mizgîn Atay, a lancé un appel aux dons. 

Mizgîn Atay vient de fêter ses 25 ans. Il y a un an, la jeune femme, qui réside en banlieue parisienne, lançait Roja Sor (“Soleil rouge” en français) avec Alexandre Mehmed Koroglu, un cardiologue de Troyes. Cette association humanitaire, qui vient en aide aux populations touchées par la guerre ou les catastrophes naturelles, agit particulièrement auprès de la communauté kurde, dont sont issu·e·s ses confondateur·rice·s.

En première ligne dans la bataille menée en Syrie contre Daech, les Kurdes sont installés en grand nombre (plus de 2 millions) au nord et à l’est de la Syrie, le long des frontières turque et irakienne. C’est là qu’ils et elles ont repris aux mains de l’EI des villes comme Kobané, là qu’ils et elles ont essayé de fonder une nouvelle société. Le Rojava était ainsi, il y a quelques semaines encore, une région autonome avec sa propre constitution, dont les principes reposaient sur des valeurs de vivre-ensemble. Un “rêve” pour Arte qui lui consacrait récemment un documentaire; une “utopie au cœur du chaos syrien” pour la journaliste Mireille Court, qui signait en 2017 un film sur la mise en place de cette Fédération démocratique écologiste, pacifiste et féministe. 

 

Au Rojava en effet, la parité était obligatoire et les femmes représentées en nombre égal aux hommes dans toutes les institutions. Une place centrale dans la société que les femmes ont conquise au prix fort, en rejoignant leurs pairs masculins sur le front et en prenant elles aussi les armes contre Daech. Ces combattantes, qui constituaient un quart des effectifs militaires, ont été célébrées à de nombreuses reprises dans des documentaires comme Terre de roses de Zaynê Akyol (2017), ou dans les fictions Les Filles du Soleil d’Eva Husson (2018) et récemment Sœurs d’armes de Caroline Fourest (2019). 

Les personnes qui vivent là-bas n’ont même pas eu le temps de cicatriser.

Pourtant, l’utopie a pris fin début octobre, lorsque l’armée turque a franchi la frontière pour écraser ce Kurdistan naissant, et que les troupes américaines ont quitté la région. Plus grand peuple apatride au monde, les Kurdes lâchés par Donald Trump voient leurs espoirs d’avoir enfin un territoire à eux/elles -qu’ils et elles partageaient d’ailleurs sans heurts avec des Arabes, des Assyrien·ne·s ou des Circassien·ne·s-, anéantis. Surtout, après des années de guerre contre Daech, leur situation devient plus que critique. “Les personnes qui vivent là-bas n’ont même pas eu le temps de cicatriser”, s’alarme Mizgîn Atay. La jeune femme évoque l’embargo qui touche le Rojava et empêche les médicaments d’arriver dans la région. Il y a “un manque terrible”, s’inquiète-t-elle, tandis que dans la zone, on craint un génocide et on appelle à une aide internationale. Pour agir auprès des populations sur place, Roja Sor ainsi que l’association kurde historique du Croissant rouge ont lancé un appel aux dons sur le site de crowdfunding HelloAsso. Résultat: 500 000 euros récoltés en quelques semaines à l’échelle européenne. Un succès inespéré et (un peu) réconfortant pour la jeune femme: “Cette mobilisation, on en a besoin; se retrouver seuls face à ce qu’il se passe et se dire qu’on est encore une fois abandonnés, c’est horrible”, dénonce-t-elle. 

Née à Varto en Turquie, mais arrivée en France vers l’âge de deux ans, Mizgîn Atay se souvient des fois où, de retour au pays, ses parents lui disaient “de ne pas parler en kurde quand [elle] était dans les grandes villes”. Elle explique aussi que Mizgîn -qui signifie “bonne nouvelle” en kurde- n’est pas le prénom inscrit sur sa carte d’identité. Ses parents, qui voulaient l’appeler ainsi, ont été contraints de la baptiser d’un nom turc. Pourtant, c’est assez tardivement que Mizgîn Atay a pris conscience des injustices subies par son peuple. Retournée récemment en Turquie pour voir sa grand mère malade, la vue des tanks dans sa ville natale a provoqué en elle un déclic. “Ça fait mal au cœur de se dire qu’on est sans arrêt contrôlés”. Présidente d’une association humanitaire étudiante qui soutenait les enfants malades, Mizgîn Atay a voulu prolonger son engagement à sa sortie d’école de commerce et a rejoint pendant trois ans le Croissant rouge français en tant que bénévole. C’est au sein de cette ONG qu’elle et d’autres “camarades” ont eu l’idée de fonder une structure avec “un nouveau regard, plus jeune”. En avril 2018, Roja Sor était lancée. 

 

As-tu l’impression qu’il y a une prise de conscience en France à l’égard des Kurdes?

Oui, depuis que la guerre contre Daech a commencé, on sait que ce sont les Kurdes qui combattent et notamment les femmes kurdes. Voir des femmes combattre, ça interpelle. C’est dommage qu’il ait fallu en passer par là, mais cela a permis aux gens de mieux comprendre qui sont les Kurdes. Je me souviens encore de mes années au collège et au lycée: quand je disais que j’étais Kurde, les gens ne voyaient pas du tout de quoi je parlais. Alors qu’aujourd’hui, on me répond “Ah oui, c’est vous qui combattez Daech!”. Ça apporte une sorte de fierté. Et puis depuis quelques semaines, avec ce qui se passe au Rojava, on est passé de la prise de conscience à une vraie mobilisation: ce soutien et cette solidarité sont récentes.

Les combattantes ont prouvé que lorsque les femmes se libèrent -pas seulement physiquement mais aussi psychologiquement-, cela fait avancer toute la société.

Tu as l’impression que les femmes ont joué un rôle important dans cette reconnaissance? Les combattantes kurdes sont-elles, quelque part, des ambassadrices de la cause?

Oui, clairement. C’est assez ironique d’ailleurs car dans la région, c’est l’homme qui décide à la maison, c’est très patriarcal. Les femmes kurdes représentent donc un espoir pour toutes les autres: en combattant elles démontrent leur courage, leur absence de résignation. Elles ont prouvé que lorsque les femmes se libèrent -pas seulement physiquement mais aussi psychologiquement-, cela fait avancer toute la société.

Comment les femmes ont-elles réussi à prendre cette place centrale dans le conflit contre Daech?

Cela ne date pas d’aujourd’hui, les femmes ont pris cette place depuis une bonne trentaine d’années. Les différents partis kurdes, comme le PKK, ont toujours considéré que les prises de décisions n’incombaient pas seulement aux hommes. Sakine Cansiz, qui a été assassinée à Paris en 2013 avec deux autres femmes (NDLR:  Fidan Doğan et  Leyla Söylemez), était d’ailleurs l’une des fondatrices du parti. C’est une femme très importante pour les Kurdes, une figure.

Comment expliques-tu cette volonté de parité de la part des Kurdes?

Je pense que notre ouverture vient du fait que nous nous sommes toujours mélangés et bien entendus avec d’autres communautés religieuses, comme les Yézidis ou les Alévis. La place des femmes change en fonction de la religion et donc, au fur et à mesure, on s’est rendu compte qu’il existe plusieurs manières d’envisager les choses.

Que signifient selon toi le meurtre et le viol de la leader politique kurde Hevrin Khalaf, assassinée par des milices syriennes islamistes le 13 octobre dernier?

C’est très symbolique. Le Rojava a montré que sur place, il pouvait y avoir quelque chose de différent. Une organisation avec des gens qui vivent en paix. Un système politique différent, où des femmes occupent des places très importantes. Des gens qui arrivent à se gérer entre eux, et pas seulement des Kurdes, mais aussi des Arabes et des gens de religions toutes différentes. Je pense que cela a effrayé tous les pays qui sont autour. Le meurtre de Hevrin Khalaf, c’est une provocation, une façon de dire “cette femme charismatique, cette leadeuse, regardez ce qu’on en fait”.

Connais-tu personnellement des femmes françaises, d’origine kurde ou non, qui sont parties vivre et combattre au Rojava?

Non, je n’en connais pas personnellement. Un certain nombre de femmes occidentales sont parties, mais pas forcément des Françaises. La Britannique Anna Campbell, qui est morte lors de l’assaut turque sur Afrine en 2018, ou la Canadienne Hanna Bohman, par exemple. Un proverbe kurde dit “nos seules amies sont les montagnes”: aujourd’hui, je pense qu’on a réussi à dépasser cette expression et qu’on a beaucoup plus d’ami·e·s que ça.

Propos recueillis par Faustine Kopiejwski 


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