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Les sirènes sont-elles les nouvelles sorcières?

Daryl Hannah dans Splash, DR


Queer et transgressive, la figure flamboyante de la sirène irrigue la pop culture, de Lady Gaga à Laetitia Casta, en passant par Kim Kardashian.

Dans le sillage du récent engouement pour la sorcellerie et l’occultisme afférent, comme en atteste le succès en librairie de l’essai de Mona Chollet, la période s’avère propice à redécouvrir ces créatures ondoyantes, naïades à la sexualité opaque et à l’appétit dévorant. Prenons d’abord l’annonce tonitruante par Disney d’une nouvelle version de La Petite sirène. Le film en prise de vue réelle, prévu pour 2020, comprend au casting une comédienne noire, Halle Bailey, qui a déjà essuyé une controverse raciste. En Australie la série teenage et acidulée H20 sur Netflix qui fédère son lot de ferventes adorateur.ice.s. Chez nous, c’est à la Comédie française que se joue actuellement une relecture féministe du conte d’Andersen. En attendant, en janvier, la diffusion sur Arte de la série écolo Une Île, sur la crise de la pêche, avec Laetitia Casta et Noée Abita en ondines.

 

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T-shirt mouillé

Repoussoir, le motif de la sirène était, un temps, tombé dans l’oubli. La faute à diverses relectures conformistes, au rang desquelles la version édulcorée du dessin animé de Disney, en 1989. Le film d’animation est aujourd’hui décrié pour la passivité de son héroïne, Ariel, se languissant de l’arrivée providentielle du prince, jusqu’à en devenir muette (elle troquera sa voix contre des jambes humaines). Quelques années plus tôt, les spectateurs adultes goûtaient à la moiteur eighties et peroxydée de Splash, avec Tom Hanks. Sans doute un prétexte à voir s’ébrouer l’actrice Daryl Hannah cul nul sur la lagune.

Depuis, la figure de la sirène a essaimé un peu partout, si bien que l’on retrouve le motif jusque sur les podiums des défilés haute couture, avec des robes en forme de queue de poisson, comme chez GivenchyKim Kardashian a même paradé en tenue vert lagon, lors d’une soirée Halloween. Coquillages et crustacés se retrouvent aussi chez les influenceuses et influenceurs d’Instagram qui font miroiter à leurs abonné·e·s maquillage à écailles, onglerie nacrée, coiffures à coloration pastel et autres diadèmes.
 
 

Concours de queues

Réjouissance bariolée, la Mermaid Parade de Coney Island à New York se tient chaque année en juin et célèbre les sirènes de tout poil. La performeuse burlesque américaine Dirty Martini participe régulièrement au défilé, juchée sur un char. Elle nous raconte la parade à ses débuts, dans les années 90 : “C’était une manifestation pour les habitants du coin et les excentriques. Maintenant, la parade attire les foules du monde entier et les fans de sirènes mais reste un lieu authentique et artistique, sans l’aspect commercial des plus grosses manifestations. C’est un rituel estival pour fêter l’océan.

 

La performeuse possède, dans sa garde-robe fournie, un costume de homard ainsi qu’une panoplie de queues de sirène décoratives. La confection d’une queue, en lycra ou en silicone, pour les plus onéreuses, permettant de nager, mobilise tout un savoir-faire et une expertise. Les plus fervent·e·s adeptes prennent d’ailleurs part à des cours de “mermaiding” ou hydrosirène, une pratique mêlant effort sportif et création artistique. “Pour être sirène, il faut deux compétences, l’apnée et le monopalme”, nous explique Adélaïde, 30 ans, qui s’entraîne dans un club de plongée parisien. “Aux Etats-unis, c’est un vrai métier. Ça commence tout juste en France”, commente-t-elle. Des cours ont lieu de Tourcoing à Lunéville, en passant par Marseille. La France a aussi ses célébrités, comme Claire la sirène, qui se produit à l’aquarium de Paris et organise le Festival des sirènes à Villeneuve la Garenne (Haut-de-Seine).

 

Féministes: Team Ursula

Ces dernières années, les sirènes se sont vu accoler le label de femmes puissantes: en effet, leur féminité inquiétante en fait un nouveau modèle identificatoire pour les militant·e·s féministes. “La beauté des sirènes parle à tout le monde, en particulier la liberté de s’imaginer respirer sous l’eau et aussi d’attirer des marins vers leur mort”, s’amuse Dirty Martini. Il faut rappeler que la sirène trouve ses origines d’abord dans la mythologie scandinave, selon laquelle Margygr, géante des mers à l’expression féroce sévissait dans les profondeurs.

On connaît mieux les sirènes chimères de la mythologie grecque, mi-femmes mi-oiseaux qui égaraient les marins de leur chant trompeur. Ces succubes vénéneuses mobilisent aujourd’hui l’imaginaire d’une sororité menaçante qui fait la joie des memes féministes et misandres sur les réseaux sociaux: croqueuses d’hommes houspillant des navigateurs ou grignotant des matelots depuis leur rocher. N’en déplaise aux détracteurs de Disney, c’est aussi sous les traits de Mami Wata, divinité afro-brésilienne, que la sirène s’incarne en “mère des eaux” aux pouvoirs envoûtants.

Interrogée par les Inrocks, la metteuse en scène Rebecca Chaillon constate: “Le corps noir n’est pas souvent représenté en sirène.” Couverte de paillettes et de film alimentaire dans sa performance Ariette, la grosse sirène, elle livre une réflexion sur la créolité et le cannibalisme. Un tableau macabre et contemporain dans lequel, détaille-t-elle, “la sirène voit les migrants qui coulent autour d’elle”.

 

“Mermaids do it better”

Tout comme la licorne, la sirène aux couleurs de l’arc-en-ciel serait devenue un symbole inclusif pour les personnes queer, décrypte Le Guardian. Une lecture fidèle à l’esprit originel du conte danois de Hans Christian Andersen, car celui-ci a en réalité écrit sa Petite sirène en pensant, non pas à une jeune fille mais à un garçon dont il était épris, un certain Edvard Collin. “La communauté ‘mer’ (NDLR: diminutif de “Mermaid”) accueille les personnes grosses, gender fluides et sensibles à la préservation des fonds marins”, nous confirme la couturière Trinity Winslow, qui fabrique des queues et des monopalmes en PBT, matière en polyester plastique, depuis 2014 avec sa marque Aquariuzdesigns.

Pas un hasard si le défilé à thème nautique figure dans l’émission RuPaul’s drag race,tout comme dans le clip de Lady Gaga, You and I, où la chanteuse émerge trempée d’une baignoire métallique. C’est également un livre jeunesse sur le parcours d’un enfant trans, Julian is a Mermaid de Jessica Love, qui a remporté plusieurs prix dans les pays anglo-saxons. De son côté, le dessinateur américain John Jennison qui esquisse des tritons voluptueux, y voit “une merveilleuse combinaison d’horreur et de beauté”. Car les hommes ne sont pas en reste: cette année avait lieu, à l’initiative de Ludo le triton, une première française, l’élection de Mister Triton.

 

Clémentine Gallot

Cet article a été initialement publié sur le site des Inrocks

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