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Comment Kamala Harris révolutionne les représentations du couple et de la famille

© Gage Skidmore, Flickr Creative Commons


Depuis la victoire de Joe Biden à l’élection américaine, on ne cesse de répéter à quel point la future vice-présidente démocrate Kamala Harris est une pionnière. C’est aussi vrai dans sa vie privée et elle le prouve en accédant à la Maison Blanche en étant restée célibataire très longtemps et sans avoir eu d’enfants. Décryptage.

Kamala Harris + famille” , “Kamala Harris + enfant ou mari” . Depuis sa nomination comme potentielle vice-présidente par Joe Biden en août dernier, jusqu’à son élection historique à ce même poste en novembre, les recherches Google sur Kamala Harris ont explosé: +800 % selon Grazia UK. Que disent-elles des interrogations du monde face à celle qui marque l’histoire en devenant la première femme, la première personne noire et asiatique, et surtout la première femme sans enfants, à occuper ce poste-clé? Car non seulement, Kamala Harris n’est pas mère, mais elle s’est mariée à 50 ans avec celui qui est désormais second gentleman des États-Unis, Doug Emhoff, père de deux enfants d’un premier mariage. Autrement dit, Kamala Harris n’a coché aucune case du couple et de la famille traditionnelle, ce qui ne l’a pas empêchée d’accéder à la Maison Blanche -une fois mariée, il est vrai.  

De quoi susciter la curiosité et l’admiration de nombreuses personnes qui se reconnaissent sans doute dans ce modèle atypique -peut-être voué à l’être de moins en moins. Il y a d’abord une volonté de s’identifier”, explique Catherine-Emmanuelle Delisle, professeure des écoles au Québec et créatrice du blog Femme sans enfant. Se renseigner sur la situation familiale et personnelle des leader·euses est un moyen de s’en rapprocher. Seulement voilà, “on se trouve encore dans un monde pro-nataliste, où la norme est d’avoir des enfants (…) et où on pense encore que le premier devoir de la femmme c’est d’enfanter”, ajoute la blogueuse. Une injonction encore très présente, en Amérique du Nord comme en France, qui a tendance à invisibiliser les femmes qui n’ont pas d’enfant. Pourtant, elles représentent 5 % de la population, selon l’étude menée par la docteure en sociologie Charlotte Debest, en 2014. 

 

 

Bye-bye la norme 

Avec sa carrière politique solide, son métissage et ce changement dans la présidence étasunienne qu’elle porte aux côtés de Joe Biden, Kamala Harris est un symbole à de multiples égards. Elle incarne un modèle de femme ambitieuse, moderne dans sa vie privée et familiale, et un exemple de ténacité pour nous toutes. Fiona Schmidt, via son compte Instagram Bordel de mères, salue la carrière de la nouvelle vice-présidente des États-Unis, évoquant ses origines, son parcours, mais aussi sa situation familiale. “Ça compte comme une bébé révolution, [elle] est nullipare. Une hérésie, dans un milieu traditionnellement masculin où la maternité est un frein à la carrière, mais la non-maternité un symptôme d’immaturité, d’incompétence, d’égoïsme et de manque d’empathie.”  

 

 
 
 
 
 
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Une analyse partagée par Catherine-Emmanuelle Delisle, qui, en les mettant en avant, veut montrer que “ces femmes ne sont pas folles, ne sont pas égoïstes, elles sont humaines, sensibles, et complexes. Tout comme leurs raisons de ne pas être mères” . En devenant visible, Kamala Harris offre un visage aux femmes sans enfants, encore très rares dans le discours médiatique et politique. Tout comme aux femmes célibataires, qui représentent pourtant 58,8 millions de la population étasunienne. Pour un bon nombre d’entre elles, la nouvelle vice-présidente est la preuve qu’on peut être célibataire et heureuse, et que rien n’empêche de faire la bonne rencontre passés 40 ans. Avant elle, Oprah Winfrey, papesse de l’audiovisuel, avait souvent été questionnée sur sa situation familiale et son choix de ne pas être mère.

L’ambition est encore vue comme “négative pour les femmes. Elle implique qu’à un moment on doit faire un choix entre la carrière et celui de fonder une famille”, avance Catherine-Emmanuelle Delisle. Pour le Washington Post, Kamala Harris pulvérise les traditionnels carcans qui ont jalonné la vie des femmes aspirant à une carrière politique.  “Si une femme était mariée, la tradition et la loi exigeaient d’elle que son métier principal reste celui d’épouse. Si elle était célibataire, elle était considérée comme une menace sexuelle. Pendant une grande partie du XXème siècle, les femmes politiques qui ont réussi étaient des veuves qui se sont présentées pour terminer les mandats inachevés de leurs maris décédés, ce qu’on a appelé des ‘mandats de veuves’. Cela a autorisé les femmes à conquérir le pouvoir, à condition de concrétiser l’ambition de leur mari plutôt que la leur.” 

Ce dilemme entre réussite professionnelle et vie personnelle est quasiment absent de la vie des hommes et semble être réservé aux femmes. Dans une lettre ouverte, la nièce de la nouvelle vice-présidente, Meena Harris, revient sur le parcours de sa tante Kamala. “Il y a un mot pour ce genre de femme: ambitieuse. Et je veux que mes filles, et toutes les autres filles du monde, comprennent que ce mot décrit quelque chose de puissant et bien.” Une prise de parole qui rappelle que l’ambition n’est pas un gros mot et doit sortir des caricatures sexistes la réduisant à une attitude “bruyante, [trop] sûre de soi, autoritaire et obstinée” . Kamala Harris aidera peut-être à redonner de la noblesse au mot ambition

 

 

Momala 

Chaque petite fille qui me regarde ce soir, peut voir que nous vivons dans un pays fait d’opportunités, de possibilités”, s’est exclamée Kamala Harris lors de son discours de victoire. Montées sur scène avec elle, ses deux petites-nièces attendent sagement aux côtés de Doug Emhoff, son époux. Marié depuis 2014 à la nouvelle Vice-Présidente, cet avocat spécialisé en propriété artistique et intellectuelle a soutenu sa femme durant toute la campagne en l’accompagnant et participant à ses meetings. Un rôle novateur, pour celui qui devient de fait le premier “Second Gentleman” des États-Unis, mettant ainsi sa propre carrière entre parenthèses pour soutenir et accompagner celle de son épouse. Une autre manifestation de la modernité du couple de Harris.

 

 

 

Dans son discours, elle le remercie de son soutien et de celui de leurs enfants, comme elle les appelle. Cole et Ella ne sont pas ses enfants biologiques, ils sont issus du premier mariage de Doug Emhoff. Kamala Harris a une place importante dans leur vie, et eux dans la sienne, à tel point qu’ils lui ont donné le surnom de “Momala”, inspiré du yiddish “mamaleh” (petite maman) et de son prénom. Un surnom sur-mesure, que la vice-présidente affectionne davantage que le terme de “belle-mère” et qui renvoie à la modernité de sa situation familiale.

Fiona Schmidt évoque la “belle-maternité” de la nouvelle vice-présidente, qui va aussi permettre d’adoucir le cliché de la marâtre ou de la belle-mère déconnectée de ses beaux-enfants. C’est un rôle particulier que d’élever et vivre avec les enfants d’un·e autre, que Kamala Harris explique avoir pris avec beaucoup de sérieux. En tant que fille d’un couple divorcé, elle comprenait l’importance de cette position, comme elle l’a expliqué au Elle US, “ Je savais combien c’est compliqué de voir ses parents fréquenter d’autres personnes. Et j’étais déterminée à ne pas m’imposer dans leur vie tant que Doug et moi n’avions pas décidé que c’était pour de bon”. Une empathie et une capacité d’anticipation dont elle a fait une force pendant sa campagne. Maintenant qu’elle est aux portes du pouvoir ultime, Kamala Harris va pouvoir faire bouger les lignes. À tous les niveaux.

Caroline Ernesty 


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