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Tristane Banon: “Nous sommes en train de vivre une révolution, et celle-ci a commencé avec l'affaire DSK”

© Matthieu Camille Colin


Entretien avec Tristane Banon à l’occasion de la sortie sur Netflix du documentaire Chambre 2806: l’affaire DSK, dans lequel la journaliste et romancière témoigne. 

Il y a neuf ans, Tristane Banon portait plainte contre DSK pour agression sexuelle. Alors que sort sur Netflix le documentaire de Jalil Lespert Chambre 2806: l’affaire DSK, on a demandé à la journaliste et romancière de 41 ans quel regard elle portait sur cette mise en scène d’un pan difficile de sa vie ainsi, que sur le mouvement #Metoo, dont elle fut une héroïne avant l’heure. Interview.

 

Qu’as-tu pensé de la série documentaire Chambre 2806: l’affaire DSK, dans laquelle tu témoignes?

C’est étrange car pour les besoins de la série, certaines choses sont simplifiées, alors que les affaires françaises sont complexes. Mais c’est aussi grâce à ce travail de séquençage et de production que la série s’avère très réussie et digeste pour le grand public. Tout est beau, Jalil Lespert a fait un travail magnifique. Je suis pourtant très choquée que la porte du complot sarkozyste ne soit jamais complètement fermée alors que cette piste n’a pas tenu trente secondes à l’épreuve des faits. Et je verrais mille choses à ajouter, des détails à préciser, mais je suppose que c’est le jeu d’une série internationale Netflix. La journaliste Raphaëlle Bacqué est excellente, c’est vraiment la colonne vertébrale de la série.

Qu’est-ce que ça fait, de voir un morceau de sa vie porté ainsi à l’écran?

Personne n’est préparé à voir un morceau si difficile de sa vie répondre aux contraintes du formatage. Découvrir un moment de son existence, à fortiori très glauque, inclus dans une mise en scène, ça provoque plein de sentiments mêlés. Et puis il y a l’après. De nombreuses personnes viennent s’excuser depuis que ce documentaire est sorti, qui sont des journalistes ou des personnes qui n’ont rien à voir avec ce milieu, parfois même des gens que je ne connais pas. Ils regrettent de ne pas m’avoir crue à l’époque. Ça fait dix-huit ans que je me suis habituée à lutter contre une injustice, le silence et l’omerta d’abord, puis la violence et la défiance à partir de 2011 et de l’affaire DSK. Depuis quelques jours, je vis une forme de justice. C’est peut-être une chose à laquelle je n’étais pas préparée. Passer de l’injustice à la justice, c’est évidemment plus plaisant, mais il faut prendre le temps de réaliser ce changement, prendre le temps de l’accepter aussi.

“Les médias ont fait un travail considérable sur eux-mêmes concernant les questions relatives aux violences faites aux femmes.”

Dans la série, on revoit la séquence très gênante tirée de l’émission “93 Faubourg Saint-Honoré” de Thierry Ardisson, en 2007, où tous ces hommes autour de toi rient quand tu décris les violences que tu as subies en 2002 en allant interviewer DSK à l’âge de 23 ans. Comment, avec le recul, considères-tu cette scène qui symbolise la culture du viol?

Ce passage a été très difficile à voir pour moi, à tel point que j’ai demandé à mon mari de couper le son pour ne pas m’entendre. Ce dîner, c’est un peu la boîte noire d’une autre époque. On condamne, et avec raison, ceux qui se tiennent autour de cette table, mais ils ne sont que les exemples des comportements d’un milieu et d’un autre monde. Seul Jean-Michel Aphatie a la réaction juste. Il fait arrêter le tournage et explique à Thierry Ardisson que si ce que je dis est vrai, ça n’a pas sa place dans une émission de divertissement et qu’il faut porter l’affaire devant une autorité judiciaire. Par ailleurs, il ne veut pas que l’on puisse penser qu’il a assisté à cette scène sans rien dire. Thierry le rassure, il lui explique que le devenir de cette scène est incertain, qu’elle sera peut-être coupée ou bipée. Puis le tournage repart comme si de rien n’était.

 

Après, il faut être juste, ce dîner n’est qu’une version filmée de beaucoup de dîners parisiens de l’époque. Ces propos, ces réactions, cette absence d’étonnement devant ce que je raconte, cette avidité des détails, ces années-là, je les ai vécus mille fois. À toute fin malheur est bon, je dois à Thierry que ces images existent et même si le ton n’est pas le bon, même si je reconnais ma gêne cachée derrière un sourire de façade, même si je sais par cœur cette voix légère qui veut convaincre que rien ne m’atteint, ces images sont le précédent daté (Ndlr: de 2007) qui prouve que je n’ai pas inventé mon histoire à la faveur de la plainte de Nafissatou Diallo, en 2011. C’est aussi à ces images que l’on doit la décision du juge de refuser la liberté conditionnelle à DSK aux États-Unis.

C’est donc bien avant le mouvement #Metoo, qui prend véritablement son ampleur en 2017, que tu as parlé. Crois-tu que si tu évoquais cela aujourd’hui, ton récit serait perçu différemment de la part des médias qui, à l’époque, faisaient le procès des victimes?

Oui, ça serait très différent aujourd’hui. Évidemment. Les choses changent, le monde avance, et c’est heureux. Les médias ont fait un travail considérable sur eux-mêmes concernant les questions relatives aux violences faites aux femmes. Les journalistes ont beaucoup appris des différentes affaires, celle de DSK, celle de Madame Diallo, celle du Carlton et la mienne, mais pas seulement, aussi de celles qui ont suivi. Ils ont appris à entendre la parole des victimes et à comprendre les mécanismes qui suivent l’agression. C’est aujourd’hui acquis qu’une femme mette un certain temps avant de pouvoir porter plainte et un long moment avant de se décider à reprendre le pouvoir sur sa propre vie. En 2011, David Pujadas me demandait en ouverture du Journal Télévisé de 20h pourquoi j’avais mis tant de temps à parler, il essayait de créer un possible déséquilibre chez moi en me mettant face à des “on dit”.

 

 

On tentait toujours de déceler un vice chez la victime à cette époque, c’est encore une arme de défense redoutable très utilisée, mais les médias ne sont plus dupes, ni le grand public. Beaucoup de psychanalystes et de spécialistes des violences faites aux femmes ont expliqué depuis, de plateaux de télévision en studios de radio, ce qu’il en était des agresseurs et des agressées. Les lignes bougent.

“L’esprit de caste et le mépris de classe de certains hommes politiques demeurent.” 

On a vu que dans l’affaire Baupin, les médias comme le public avaient été bien plus véhéments envers lui qu’envers DSK au tout début des accusations. Pour autant, le monde politique a-t-il vraiment évolué sur ces questions-là? 

Ce n’est que mon opinion et elle ne vaut que pour ça, mais j’ai l’impression qu’en politique, les mentalités n’ont pas beaucoup évolué. Ce qui a changé, c’est la peur! La peur des réseaux, de la balance, de la fuite de l’information, de la traînée de poudre. Aujourd’hui, les politiques font forcément plus attention, mais est-ce parce qu’ils ont vraiment évolué sur la question des violences sexuelles? Je ne le crois pas, ou sinon, à la marge. Beaucoup ne mesurent toujours pas la gravité de ces actes. Disons que, pour reprendre un slogan désormais célèbre, à leur niveau on peut dire que “la peur a changé de camp”. La libération de la parole des femmes aboutit à la crainte du tweet qui ruinera une carrière. Mais fondamentalement, est-ce qu’une introspection a été réalisée pour essayer de comprendre comment les sphères de pouvoir favorisent un sentiment de supériorité pouvant conduire à une forme de violence sexuelle institutionnalisée? Je n’en suis pas convaincue. L’esprit de caste et le mépris de classe de certains hommes politiques demeurent. 

Dans le documentaire, tu dis que sans toi et les voix qui se sont élevées au moment de l’affaire DSK, il y n’aurait pas eu #Metoo…

Ce que je pense, c’est que l’affaire DSK a été le déclencheur de quelque chose. Ça a permis que se crée un terreau favorable à ce qu’émerge, un peu plus tard, le mouvement #MeToo. Ce n’est que mon avis, mais il me semble que l’affaire DSK a rendu possible une prise de conscience générale sur les difficultés de la plainte, notamment. Un cheminement s’est ensuite effectué, avec plusieurs autres affaires qui ont éclaté et tout cela a fait que les femmes ont décidé enfin de ne plus se taire. C’est alors que #MeToo est né. Ça ne s’est pas réalisé du jour au lendemain. D’ailleurs quand Ronan Farrow et les enquêteurs du New Yorker commencent à enquêter sur les déviances de Weinstein, ils ont un mal fou à convaincre ces grandes comédiennes de parler. Ce sont elles qui vont avoir ce courage, et elles seules, mais ce sont eux qui vont les aider dans cette voie. Ce que je pense, c’est qu’une révolution, ça prend du temps. Beaucoup de temps. La partie violente et visible de la révolution, c’est un aboutissement. Mais avant ça, ça germe en amont, comme avant une explosion, comme ce fut d’ailleurs le cas pour la Révolution française. Nous sommes en train de vivre une révolution: celle-ci a commencé avec l’affaire DSK, elle a connu son apogée avec l’émergence du mouvement #MeToo, mais elle n’est pas terminée.

“J’ai le sentiment, et encore plus après avoir vu le documentaire de Jalil Lespert, que cet homme ne trouve la jouissance que dans les larmes et la peur.”

As-tu fini par rencontrer Nafissatou Diallo ainsi que les autres femmes qui ont témoigné contre DSK?

En 2011, avant de savoir si oui ou non j’allais porter plainte, on avait statué avec mon avocat, David Koubbi, sur le fait qu’il irait parler avec Nafissatou Diallo. Il est donc parti aux Etats-Unis, l’a rencontrée et a longuement discuté avec elle. Puis il l’a sondée en lui faisant croire qu’elle allait devoir passer au détecteur de mensonges. Ça ne l’a pas inquiétée, bien au contraire. Elle lui a répondu, rassurée: “On va enfin savoir que je ne mens pas!”. Ce moment, et d’autres choses, nous ont définitivement convaincus de la véracité de ses propos. Pour les victimes du Carlton, je me souviens en avoir eues au téléphone, certaines en larmes, pourtant des travailleuses du sexe habituées aux relations “hors-normes”. Pour autant, elles n’avaient jamais rencontré pareille violence. Elles voulaient que j’aille jusqu’au bout, pensant que ma parole était plus audible que la leur. J’ai le sentiment, et encore plus après avoir vu le documentaire de Jalil Lespert, que cet homme ne trouve la jouissance que dans les larmes et la peur. Il est malade.

Ta mère a révélé qu’elle t’avait déconseillé de porter plainte en 2002. Crois-tu qu’il s’agisse d’un conflit de génération?

Je ne sais pas pour ma mère, mais ce conflit générationnel existe. Je m’en suis véritablement rendu compte quand Catherine Deneuve et d’autres femmes ont signé cette fameuse tribune dans Le Monde sur “la liberté d’importuner”. C’était en 2018. Deneuve a été conspuée et ça m’a heurtée car je la savais profondément féministe. Alors j’ai essayé de comprendre. Il faut se souvenir qu’elle a participé à de nombreux combats pour que la condition des femmes s’améliore. Je pense que les féministes de mai 68 se sont battues pour obtenir des droits fondamentaux comme celui de se réapproprier leur corps. Interdire l’avortement c’était rendre légal l’idée que le corps des femmes n’était pas leur propriété mais celui du législateur, lequel est souvent un homme, surtout à l’époque. Rendez-vous compte de l’absurdité: c’était à des hommes de décider de ce que les femmes avaient ou non le droit de faire avec leur corps! C’est dingue et inadmissible. On imagine la violence de ce combat-là, et ce combat, elles l’ont gagné. Alors ensuite, elles ne comprennent pas que notre génération se batte pour une main aux fesses alors qu’elles montaient au créneau pour avoir un chéquier, le divorce par consentement mutuel et, au-delà, le droit de se comporter comme des hommes, d’être aussi fortes qu’eux. Beaucoup d’entre elles pensent: “oh ça va, un viol, c’est un mauvais moment à passer, on se relève et on avance!” Alors imaginez pour une tentative de viol ou une agression.

“Quand on voit la solidarité qui existe entre les hommes, on imagine combien on gagnerait à se soutenir entre générations de femmes.”

On leur paraît très faibles, elles voient dans nos combats la revendication d’une position victimaire. Elles n’arrivent pas à comprendre que c’est de l’organisation d’une société dont on parle, et que devoir mettre des claques pour être traitées à l’égal des hommes n’est pas la preuve d’une supériorité mais la soumission à des règles insupportables. Attention, il y a des soixante-huitardes qui sont des féministes d’une modernité folle, ne généralisons pas! Néanmoins elles n’ont, dans l’ensemble, pas saisi ce que Gisèle Halimi avait très bien compris et verbalisé lors de l’une de nos discussions: elle m’avait dit qu’elle pensait toutes ces affaires réglées, que le respect dû à la parole des femmes victimes d’abus sexuels était enfin entendu. Découvrant le contraire, elle voulait que je me batte, et au-delà, que les femmes se battent pour que leur voix soit définitivement prise au sérieux. Elle ne faisait pas de distinction ni de hiérarchie entre les combats d’hier et ceux d’aujourd’hui. J’ajouterai que les femmes gagneraient à s’entraider, à faire bloc, d’autant plus que nous sommes aujourd’hui une majorité sur terre. Quand on voit la solidarité qui existe entre les hommes, on imagine combien on gagnerait à se soutenir entre générations de femmes.

Tu as deux enfants, une fille et un garçon. Que voudrais-tu leur transmettre pour qu’ils échappent aux méandres de la masculinité toxique?

J’aimerais leur apprendre le consentement et la responsabilité de leur propre désir. Je pense que de nombreux problèmes d’agressivité entre les hommes et les femmes viennent de l’enfance et de l’éducation. J’ai toujours été surprise par le fait que, depuis toute petite, on m’ait toujours expliqué que si je mettais une jupe courte ou un décolleté, je risquais de me faire agresser. Comme si l’homme était un animal faible incapable de se contrôler et que c’était à nous de faire attention à ne pas le provoquer. C’est du reste très réducteur et déresponsabilisant pour les hommes. On apprend dès l’enfance aux petits garçons et aux petites filles que la femme sait se contrôler, et qu’elle doit le faire, que c’est ainsi qu’elle aura un comportement correct. Mais qu’elle doit aussi faire attention à contrôler le désir de l’homme. De fait, on voit bien que les femmes -même si les viols opérés par des femmes existent-, ne sautent pas souvent sur des hommes torses nus dans l’espace public au motif qu’elles sont dépassées par leurs pulsions. Et même si ces hommes sont Brad Pitt et Georges Clooney, on est capable de ne pas se jeter sur eux. On nous a bien enseigné qu’il fallait que l’homme veuille avoir des relations sexuelles avec nous pour que cela arrive. Il faudrait qu’existent dans les programmes scolaires, sous une forme ou sous une autre, des cours de vie collective entre hommes et femmes, des leçons sur le désir et sur le consentement.

“Si DSK n’a pas purgé de peine de prison, cette simple reconnaissance du parquet a joué un rôle essentiel pour moi.”

DSK n’a pas été condamné: son casier est vierge. Qu’est-ce qui t’a aidée à te reconstruire?

Le documentaire ne le précise pas mais dans mon affaire, le parquet a reconnu, a minima, l’agression sexuelle et ce, sans équivoque possible. Néanmoins, cette agression n’entraîne aucun jugement ni aucune peine car la prescription est passée par là. Pour autant, si DSK n’a pas purgé de peine de prison, cette simple reconnaissance du parquet a joué un rôle essentiel pour moi. DSK est peut-être blanchi, mais ce que dit le parquet signifie que cet homme est, officiellement, un agresseur sexuel sauvé par la prescription. Le parquet a mis les mots sur mon statut de victime. 

Quels sont tes projets?

Je termine un roman et j’ai mis il y a peu le point final à un livre illustré en collaboration avec Marc-Antoine Coulon. J’ai écrit une pièce de théâtre également, mais monter une pièce reste un travail de longue haleine. Mon texte est actuellement en lecture entre les mains d’une femme metteure en scène dont j’admire énormément le travail. Les temps sont troubles pour le théâtre comme pour beaucoup de milieux… L’avenir s’avère incertain mais il faut continuer de créer. Enfin, je me considère toujours comme une journaliste, même si la pratique est devenue plus compliquée. J’ai toujours ça en moi. J’aime défendre des idées et des sujets importants. Mais actuellement je ne publie plus dans les médias. C’est comme ça: il faut vivre avec.

Propos recueillis par Violaine Schütz


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