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Dans “Nos Cœurs sauvages”, France Ortelli décortique les maux amoureux de notre génération

“Girls”, © Mark Schafer


Choix vertigineux sur les applis de rencontre, peur de l’engagement, essor du célibat positif… La journaliste et réalisatrice France Ortelli explique dans son nouvel ouvrage à paraître le 4 février pourquoi il est devenu si compliqué de trouver l’amour -et de le garder. 

Relationship status: it’s complicated. Alors qu’on a jamais eu autant de choix de partenaires -merci les applis de rencontre-, comment se fait-il que le célibat explose, que nos relations soient aussi éphémères? C’est la question à laquelle s’attaque la journaliste et réalisatrice France Ortelli (à l’origine notamment du documentaire Love me Tinder sur “l’amour 2.0”) dans Nos Cœurs sauvages, dont la sortie est prévue quelques jours avant la fête des amoureux. Pas de cynisme dans le timing de cet ouvrage qui, loin d’être une charge contre l’addiction aux applis de rencontre ou un guide pour arrêter de croire au grand amour, décrypte tout en nuances les bouleversements qui affectent notre culture de la recherche de l’âme sœur. S’appuyant sur des centaines d’entretiens et les dernières avancées des sciences sociales dans le domaine, l’autrice décrit avec un humour parfumé au vitriol l’exaltante -mais parfois aussi anxiogène- extension du domaine des possibles qui s’ouvre, dans une période charnière où les codes du dating ne cessent de se réécrire. Une phase d’expérimentation en somme, où l’amour, toujours aussi désirable, cohabite désormais avec la liberté revendiquée par des individus devenus, nous dit-elle, plus “sauvages” que jamais. Rencontre.

 

Pourquoi nos cœurs seraient-ils devenus “sauvages”? Qu’entends-tu par là? 

On est arrivés à un moment dans l’évolution de la société où le célibat est devenu la norme, en tout cas dans un grand nombre de pays. Aux États-Unis, il y a désormais plus de célibataires que de personnes en couple. La question est de savoir si on peut encore tomber amoureux aujourd’hui, se mettre en couple. Est-ce que le couple tel qu’on l’avait imaginé pendant des générations est toujours la norme, ou est-ce qu’on est en train de devenir trop “sauvages” pour la vie à deux? Trop individualistes? Est-ce parce qu’on est individualistes et qu’on veut le meilleur pour soi -et donc la meilleure personne- qu’on a du mal à s’engager? Ou est-ce une évolution de la société qui est en train de nous “dé-domestiquer”? Jusqu’à présent, nous, les femmes, avons été “domestiquées”, habituées au foyer. Ne serait-on pas en train de se rebeller contre cette domestication? Je pense en tout cas que les femmes sont une grande partie de l’équation dans ces changements. 

On commence enfin à comprendre qu’on n’a pas besoin d’une vie matrimoniale pour s’épanouir.

Dans ce sens, être “sauvage” ne serait donc pas forcément négatif…

Quand je dis “sauvage”, c’est assez positif au contraire. Au début, quand on rencontre quelqu’un, on est souvent un peu sauvage. Il faut mesurer l’autre, qu’on ne connaît pas. Dès que le couple s’installe dans la durée, on fait parfois tout pour revenir aux prémices de la relation. Par ce côté sauvage, j’entends aussi le fait de ne pas tout quitter pour l’autre personne, d’être indépendant·e à tous les niveaux, financièrement mais pas seulement.

Le couple n’est donc pas voué à disparaître?

C’est un peu la mode en ce moment de parler de la fin de l’amour et du couple. Mais globalement, on y aspire toujours, c’est juste qu’on commence enfin à comprendre depuis une génération qu’on n’a pas besoin d’une vie matrimoniale pour s’épanouir -ce qui n’est pas plus mal surtout pour nous, les femmes, qui étions un peu coincées là-dedans. Mais c’est vrai que si nos parents ont un peu mis en place les CDD en amour, nous on est parfois carrément en emploi freelance voire au chômage. On est plus longtemps célibataires car on veut un couple tellement bien qu’on attend et qu’on réfléchit davantage… C’est pour ça qu’il faut absolument apprendre à vivre seul·e. D’ailleurs, certains couples s’inspirent de plus en plus des célibataires en faisant le choix de ne pas habiter ensemble -s’ils peuvent se le permettre-, c’est une tendance qui augmente même en France. En tout cas, c’est devenu très poreux: en pratique, il n’y a plus le couple versus le célibat, même si en théorie on est toujours en train d’opposer ces deux notions. 

Certaines applis comme Once essaient de réduire ce choix en proposant un seul match par jour, c’est ce que j’appelle la ‘décroissance du love’.

Entre le statut “en couple” et “célibataire”, il y a aussi de plus en plus d’entre-deux…

Comme on cherche toujours le meilleur pour soi, on garde souvent plusieurs options ouvertes pour maximiser ses chances. Les Américain·e·s ont mis au point des règles de dating très claires où toutes les étapes sont très codifiées, et qui sont aussi en train d’arriver chez nous. En général, on commence à dater plusieurs personnes en même temps pour ne pas mettre ses œufs dans le même panier avant d’entamer une relation exclusive, afin de montrer qu’on n’est pas dans l’attente. On a aussi tendance à bien aimer avoir des après-midi discussions avec un mec un peu intello, à avoir un autre mec qui est un super plan cul et qu’on va voir une fois tous les trois mois… À partir du moment où tu ne signes pas de contrat, tu ne t’engages pas, ça permet d’explorer différentes choses, mais ça peut aussi être frustrant si on n’est pas sur la même longueur d’ondes.

Qu’est-ce que les applis de rencontre ont vraiment changé selon toi? Les usages sont-ils aussi en train d’évoluer?

Dans le cadre du confinement, c’est quand même génial de les avoir! On utilise toujours beaucoup ces applis, mais globalement on ne rencontre pas grand monde, on se ghoste beaucoup les uns les autres parce qu’on a la flemme, qu’on a pris du recul par rapport à 2012-2013 où on allait à tous les dates… Maintenant, on fait quand même un tri énorme en amont. Dès qu’un mec fait une blague pas drôle, c’est mort. Il y a aussi la question des données intimes: toute notre vie amoureuse aujourd’hui est marchandisée, trackée, analysée.

Laisser le choix aux data n’est pas la bonne solution.

Quand je dis qu’on est en train de devenir “sauvages”, je parle aussi du fait qu’on est en train de se rebeller contre le vol de notre intimité. En tout cas, laisser le choix aux data n’est pas la bonne solution selon moi. Il est important de garder la main sur ce choix qui est devenu vertigineux sur les applis. C’est comme au Starbucks quand tu choisis ton café: plus tu en as, plus tu te sens libre mais en même temps plus tu es insatisfait·e car tu ne sais plus dans quelle direction aller et tu as toujours peur de passer à côté de quelque chose. Certaines applis comme Once essaient de réduire ce choix en proposant un seul match par jour, c’est ce que j’appelle la “décroissance du love”. Je pense que c’est une tendance que le confinement va exacerber… 

Justement, quels seront à ton avis les effets de cette longue période de pandémie sur les relations amoureuses?

Avec le confinement, certain·e·s sont amené·e·s à avoir des relations plus longues, plus vite. On a peur, donc on se dit qu’il vaut mieux se mettre avec quelqu’un pour le confinement. Je pense que le fait d’avoir été parqué·e·s pendant un an dans un terrier aura fait réfléchir les gens: on aura davantage envie de construire et moins de subir.

Propos recueillis par Sophie Kloetzli 


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