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Ces femmes bisexuelles qui n'arrivent pas à sortir avec une femme

Dans “Murder”, Annalise alias Viola Davis a longtemps du mal à assumer son attirance pour les femmes tout en ayant des amants © ABC/Byron Cohen


Ces femmes bi aimeraient avoir des relations avec des femmes, mais elles ont bien du mal à se débarrasser des codes de la drague hétéro pour concrétiser.

La première fois que Jeanne, 36 ans, a couché avec une fille, c’était il y a deux ans, avec une très bonne amie à elle. “J’avais envie de coucher avec elle, mais je ne me voyais pas le faire toutes seules. J’ai profité de la présence d’un pote pour lancer un plan à trois, confie-t-elle. J’ai trouvé ça génial!”. Son amie n’ayant pas envie d’aller plus loin, Jeanne a continué sa vie. Elle a couché de nouveau avec des femmes lors de plans à trois avec un homme. Toujours de supers moments.

Et puis elle a essayé de rencontrer des femmes sur les applis. “J’ai eu un rencard, et ça ne c’est vraiment pas bien passé”, se rappelle-t-elle. Il manquait ce petit truc en plus. “Mes signaux ont été perturbés par le fait que ce soit une femme, explique-t-elle. Si ça avait été un mec, j’aurais su que je ne devais pas aller chez elle.” Comme si être en rencard avec une femme lui avait perdre toute expertise de drague. “Avec un mec, c’est très simple. Je suis dans un rapport de force, j’adore les mettre mal à l’aise, être dans un bras de fer”, explique-t-elle. Avec les femmes, elle refuse de jouer ce rôle, mais alors comment agir? Et comment s’habituer à une dynamique de drague moins directe? “Moi j’ai envie que ça dépote et là tout prenait du temps”, se désole-t-elle.

 

Un nouveau rapport de force

Céline, 30 ans, connaît bien ce sentiment. “Sur les applis, les mecs proposent de te voir au bout de trois secondes”, explique-t-elle. Avec les femmes, “c’est dur de concrétiser. Jamais aucune ne m’a proposé de prendre un verre”, dit-elle. Selon elle, c’est parce que les codes sociaux sont genrés. “Les mecs ont l’habitude d’assumer qu’ils ont envie de sexe, de faire du rentre-dedans, c’est moins le cas chez les meufs”, ajoute-t-elle. Elle-même n’a jamais proposé de verre, ni à des femmes ni à des hommes. Il faut dire qu’elle n’est pas trop applis, elle préfère draguer en soirée.

J’ai construit toute mon identité de drague avec des mecs.”

Mais rencontrer des femmes queer sans appli, surtout quand on est une “baby lesbienne” ou une “baby bi”, ce n’est pas évident. En l’absence de gaydar et d’amies queer avec qui sortir, difficile de savoir qui pourrait être intéressée et de faire des rencontres au sein de la communauté. Céline a forcé le destin, elle s’est invitée à des soirées queer mais a continué à faire chou blanc. “J’ai construit toute mon identité de drague avec des mecs. J’ai appris à savoir exactement ce qui leur plaisait chez moi et comment les draguer. Je me sens démunie quand il s’agit de draguer des meufs”, explique-t-elle. D’autant que, comme Jeanne, elle a une technique de drague avec les mecs plutôt agressive. “Je trouverais ça déplacé de faire ça avec des meufs. Je ne veux pas reproduire des trucs patriarcaux de domination”, ajoute-t-elle. 

 

Naviguer sans mode d’emploi 

Tessa a dix ans de moins que Céline, mais le même sentiment d’être perdue. “J’ai peur de me comporter comme un mec hétéro, de forcer, de mettre mal à l’aise”, explique-t-elle. Mais il y a peu de risque que cela arrive. “J’ai peur de parler aux filles, on n’a pas été socialisées à les considérer comme des conquêtes amoureuses”, explique-t-elle. Elle blâme les médias. La drague avec des garçons, “on a grandi avec, on a vu ça partout dans les films, les livres, les séries”, selon elle. En revanche, presque rien sur la séduction entre femmes, sans masculinité toxique. “Aujourd’hui, cela va mieux, mais cela prend du temps de déconstruire tout ça, d’apprendre comment faire”, ajoute-t-elle. 

 

La honte

Plus le temps passe et plus Céline a peur de se lancer. “Je me sens comme une meuf qui serait vierge à 30 ans, je me dis que je ne serai jamais à la hauteur”, explique-t-elle. Céline sait qu’elle est bi depuis le début de l’adolescence. Quand elle en a parlé à ses amies, elles lui ont répondu que la bisexualité, ça n’existait pas, qu’on était soit homo soit hétéro. Alors, elle s’est convaincue qu’elle n’aimait que les garçons. À partir de ses 20 ans, elle a rencontré des femmes queer et a enfin compris qu’elle pouvait être bisexuelle. Dix ans plus tard, elle n’a toujours pas eu de relation sexuelle ou amoureuse avec une femme. Elle a alterné des phases de célibat dans lesquels elle ne voulait pas expérimenter, et des relations avec des hommes. “Je me dis que je n’ai peut-être pas fait suffisamment d’efforts et en même temps, j’ai peur d’avoir l’air désespérée. Plus tu attends, plus tu te dis qu’on te prend pour une loseuse”, explique-t-elle. Les années passent et la pression grimpe. “Les rares fois où j’ai eu des débuts d’occasion, j’ai paniqué. J’attends ça depuis tellement longtemps que ça me terrifie”, avoue-t-elle. 

 

Bonjour biphobie

Dans les faits, les femmes qu’a rencontrées Céline ne lui ont jamais fait comprendre qu’elle était une loseuse, en revanche, elles ne se sont pas gênées pour lui dire qu’elle n’était pas vraiment à sa place. Un sentiment partagé par toutes les autres femmes qui ont témoigné pour cet article. “Quand je dis que je suis bi à une lesbienne, elle entend que je suis hétéro”, explique-t-elle. Elle pense souvent à The L Word. Dans la série lesbienne culte, les personnages ne manquent pas de juger les femmes qui, passé un certain âge, n’ont pas eu de relation avec des femmes. “J’ai tellement interiorisé ce cliché de l’’hétéro bicurieuse’ que j’ai peur de dire que je n’ai jamais eu d’expérience avec les meufs”, avoue Céline. 

Quand on me voit comme une hétéro qui veut faire ses expériences, ça me fait mal.”

Jeanne avait prévenu son date qu’elle sortait d’habitude avec des hommes. Ça ne lui avait pas posé de problème, mais quand le rencard s’est mal passé, Jeanne s’est quand même sentie coupable. “Quand on me voit comme une hétéro qui veut faire ses expériences, ça me fait mal. Il y a une partie de moi qui se demande si c’est vrai”, dit-elle. Jeanne sait qu’elle est attirée par les femmes, que c’est ce qui compte, et que, de fait, elle est bisexuelle, mais elle a du mal à se définir ainsi. “Si je me revendiquais bi, j’aurais l’impression de revendiquer une médaille que je n’ai pas eue, d’être comme les gens qui prennent de la drogue une fois et qui disent ‘ouais, je prends des drogues’”, rigole-t-elle. Elle préfère se dire queerparce que ça me permet de dire tout ce que je suis, c’est-à-dire bizarre”. Tessa n’a pas de mal à se définir bisexuelle, mais elle se rappelle encore la première fois où elle l’a dit à une lesbienne qu’elle venait de rencontrer en soirée. “Elle a froncé les sourcils et m’a répondu: ‘nan mais t’y crois vraiment?’” Cette réaction a brisé la vision utopique que Tessa avait de la communauté LGBTQ+: “être invalidée comme ça, c’est violent”

Sur les réseaux, de nombreuses femmes queer indiquent ne pas vouloir faire l’éducation sexuelle des hétéros et “bicurieuses”. “Je comprends la colère des nanas qui disent ‘si vous êtes là pour un petit frisson, cassez-vous’. Mais moi, ce n’est pas un petit frisson”, explique-t-elle. Avant de préciser: “En revanche, c’est vrai que je ne sais pas quoi en faire.”

Aline Mayard


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