société

Pourquoi il faut en finir avec le silence autour des fausses couches

Instagram / @chrissyteigen


En publiant des photos de son couple au moment de l’interruption de sa grossesse, Chrissy Teigen a levé le voile sur le tabou qui entoure encore les fausses couches, pourtant fréquentes.  

Au début du mois d’octobre, l’actrice et présentatrice Chrissy Teigen, en couple avec John Legend, a publié sur Instagram et Twitter une série de photos en noir et blanc largement commentées. Ce qui aurait pu être un classique post de sortie de maternité était en fait l’annonce de la perte de l’enfant qu’elle portait -que son mari et elle ont décidé de prénommer Jack avant même qu’il ne naisse. Sur les images, on peut la voir pleurer, puis tenant dans ses bras la dépouille du fœtus décédé au cinquième mois de sa grossesse. 

Abondamment relayée -Chrissy Teigen est suivie par 33 millions de personnes sur Instagram-, cette série de photographies s’est aussi retrouvée sous le feu des critiques. Pourquoi partager aussi ouvertement son malheur se questionnent certain·e·s internautes? D’autres personnalités choisissent de parler plus tardivement, comme l’actrice française Audrey Lamy, qui, après des mois de silence, a prévenu sa communauté du deuil périnatal qu’elle vivait. La comédienne a en effet fait une fausse couche au mois de février dernier, alors qu’elle était presque à terme. Le plus souvent passées sous silence, les fausses couches concernent pourtant 15 à 20% des grossesses constatées. Et quel que soit le stade de la grossesse, elles sont un moment de grande souffrance pour les femmes et les couples qui ne parviennent pas toujours à faire le deuil périnatal. 

 

Du diagnostic à l’accouchement, un drame en plusieurs actes

Toutes les histoires sont uniques, mais toutes aussi, dans leur récit, témoignent d’une douleur encore vive, que la perte date d’il y a 20 ans ou quelques mois. Qu’il s’agisse d’une fausse couche dans le premier trimestre de la grossesse, ou d’une fausse couche tardive passé le deuxième trimestre, d’un décès in utero, ou d’une interruption médicale de grossesse (IMG), les femmes interrogées parlent de leur fœtus comme de leur bébé. Les professionnel·le·s de santé, de leur côté, apportent une terminologie médicale, parlant d’embryon (jusqu’à 12 semaines d’aménorrhée) puis de fœtus quand il devient viable. Pour Nathalie Lancelin-Huin, psychologue spécialisée en périnatalité depuis 20 ans, la notion de “bébé” intervient sur décision des parents, quand il y a investissement dans la grossesse. Il y a donc une double question de représentation, l’une plutôt extérieure de la grossesse (avec le corps médical et les aspects légaux) et l’autre plus intérieure, celle du ressenti au niveau de la femme et de la famille. Pour Marie Fournier, psycho-clinicienne et psychothérapeute à Annecy, ce dernier aspect est essentiel, car c’est “un deuil qui n’est pas visible des autres, la prise en compte par l’entourage est souvent moindre”.

 

 

D’autant plus que ces décès surviennent à des moments différents des grossesses, parfois d’une manière tellement brutale qu’elle semble aléatoire. Cela a été le cas pour Mathilde, 29 ans, tombée enceinte d’un deuxième enfant en mars 2020, et qui a connu une fausse couche après 11 semaines d’aménorrhée. L’obstétricien qu’elle a vu au moment du verdict s’est montré “sans compassion. J’ai clairement ressenti que j’étais juste ‘une de plus comme on en voit souvent’ à ses yeux. Sans tact, il a téléphoné pour prendre rendez vous au bloc opératoire pour le lendemain en disant, ‘c’est pour une IVG… Enfin une aspiration quoi’”. Un diagnostic abrupt qui n’a pas aidé la jeune femme à faire le deuil de cette grossesse.

Nouvelle tout aussi soudaine pour Lucile, 34 ans, qui a subitement perdu sa fille quelques jours avant l’accouchement, au neuvième mois de sa grossesse, en 2018. “Nous avons été pris en charge par un médecin échographiste qui nous a annoncé qu’il n’y avait plus d’activité cardiaque”, raconte-t-elle.

Aurore, 36 ans, a quant à elle, dû faire face à un deuil périnatal au parcours plus long. En 2011, des problèmes surviennent durant sa grossesse, mais elle garde l’espoir. “Sur les conseils des médecins, nous avons dû prendre la lourde décision de tout arrêter. Ils ont fixé une date”. Elle en est à six mois de grossesse quand l’interruption médicale de grossesse est pratiquée. 

Souvent, les patientes veulent en finir au plus vite.”

Après le diagnostic, s’ajoute ensuite la douleur de l’accouchement, qu’il s’agisse d’une interruption ou d’une mort in utero. Pour les médecins comme pour les psychologues, c’est alors une étape-clef, aussi bien pour la santé de la patiente que pour le cheminement du deuil familial; l’accouchement est  programmé dans les 24 à 48 heures, quand la santé de la mère n’est pas en danger. Ce délai permet aux parents de supporter la nouvelle. “Souvent, les patientes veulent en finir au plus vite, mais cet accouchement fait partie du processus de deuil”, explique la docteure Sarah Guterman, gynécologue-obstétricienne à la maternité de Necker (Paris). Généralement pratiqué par voie basse, il permet aussi de protéger l’utérus dans l’éventualité d’une nouvelle grossesse. Marie Fournier confirme l’importance de cet acte, “c’est un processus assez symbolique que d’accoucher. C’est une manière d’accueillir l’enfant et de lui dire au revoir”. Quant à Lucile, elle se souvient de son accouchement comme d’une “journée inoubliable tant par sa beauté que par son désespoir”, car elle a ainsi pu rencontrer sa fille. 

 

 
 
 
 
 
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Ce sujet ne devrait pas être tabou, et pourtant il l’est. Parce qu’une grossesse qui n’arrive pas a terme, cela concerne tant d’entre nous. Et on ne sait pas en parler. Même le dessiner est difficile. Merci encore pour vos vibrants témoignages. Merci @amandine_chm . . This topic shouldn’t be taboo, and yet it is. Because a pregnancy that does not come to term concerns so many of us. And we don’t know how to talk about it. Even drawing it is difficult. Thank you again for your vibrant testimonials. Thank you @amandine_chm . . . . . . . . #paranges #mamange #illustration #inktober2020 #inktoberamourfantome2020 #amourfantome

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Le long chemin du deuil périnatal

Que garder de cette grossesse qui s’en va? Quels souvenirs conserver pour avancer dans son deuil sans s’y enfermer? Lorsqu’elle a accouché de sa fille suite à une IMG, en août dernier, Manon, 26 ans, et son compagnon ont “fait appel à l’association Souvenange afin qu’un photographe bénévole puisse venir immortaliser ses premiers instants parmi nous. Les photos qui nous ont été rendues sont magnifiques, d’une valeur… inestimable”, souligne-t-elle. Même constat du côté d’Aurore, “j’ai fait des photos, je les ai longtemps regardées. Je ne les regarde plus, mais je pense à lui tous les jours.”

Ces souvenirs permettent aux parents de poser une réalité sur ce décès qui se joue dans un cercle très restreint. Pour Nathalie Lancelin-Huin, “il y a des études contradictoires, rencontrer l’enfant permet de traverser des épreuves. Mais y être contraint·e peut plonger dans un deuil pathologique. Il faut laisser le choix, tout en conseillant d’après notre expérience”. Sensibilisés au deuil périnatal, beaucoup d’hôpitaux gardent maintenant des traces de ces bébés en devenir, en faisant des empreintes de leurs pieds ou mains, ou en conservant une mèche de cheveux. Ces souvenirs peuvent ensuite être fournis à la famille si celle-ci n’avait pas souhaité voir le corps le jour de l’accouchement. 

“Pour le deuil, il n’y a pas de chemin tout tracé, on fait ce qu’on peut.”

Et après? Comment cultiver le souvenir de cet enfant en devenir? Certaines familles procèdent à des enterrements, pour lui donner une place dans le caveau familial et avoir un endroit marqué de son souvenir. Valérie Ganne, journaliste et réalisatrice du documentaire Petits fantômes a choisi de faire reposer son troisième enfant au cimetière, avec une plaque portant son prénom, ainsi que celui de son bébé précédent, lui aussi mort durant la grossesse. Ce geste de souvenir peut aussi permettre aux enfants nés après le drame de comprendre leur histoire familiale. “Il n’y a plus cette notion d’enfant de remplacement. Avant, les enfants suivants portaient des deuils terribles” , se souvient la psychologue Nathalie Lancelin-Huin. La docteure Sarah Guterman confirme: ce deuil “va faire partie de leur vie, il faut en parler. Le dire surtout pour les autres enfants”.

 

 
 
 
 
 
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We are shocked and in the kind of deep pain you only hear about, the kind of pain we’ve never felt before. We were never able to stop the bleeding and give our baby the fluids he needed, despite bags and bags of blood transfusions. It just wasn’t enough. . . We never decide on our babies’ names until the last possible moment after they’re born, just before we leave the hospital.  But we, for some reason, had started to call this little guy in my belly Jack.  So he will always be Jack to us.  Jack worked so hard to be a part of our little family, and he will be, forever. . . To our Jack – I’m so sorry that the first few moments of your life were met with so many complications, that we couldn’t give you the home you needed to survive.  We will always love you. . . Thank you to everyone who has been sending us positive energy, thoughts and prayers.  We feel all of your love and truly appreciate you. . . We are so grateful for the life we have, for our wonderful babies Luna and Miles, for all the amazing things we’ve been able to experience.  But everyday can’t be full of sunshine.  On this darkest of days, we will grieve, we will cry our eyes out. But we will hug and love each other harder and get through it.

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Mais comment trouver les mots pour en parler? En plus de l’assistance de psychologues spécialisé·e·s et d’associations, de nombreuses familles et mères se tournent vers les réseaux sociaux. “Ça parle à énormément de femmes alors que paradoxalement, on en parle très peu. (…) On se sent moins seule” explique Mathilde, qui a raconté son deuil sur les réseaux. “J’ai la chance d’avoir créé une belle communauté, chargée d’amour et de bienveillance”, ajoute Manon, qui échange sur Instagram avec d’autres parents endeuillés. Lucile renchérit, elle ne pensait pas trouver une communauté aussi importante autour du deuil périnatal. “Je me suis sentie comprise, libérée et soutenue“,  indique-t-elle. Avec néanmoins un “hic”, comme toujours sur les réseaux sociaux, éclaircit Marie Fournier. “Il ne faut pas tomber dans la comparaison, prendre l’histoire de l’autre comme la seule histoire. Pour le deuil, il n’y a pas de chemin tout tracé, on fait ce qu’on peut”

Un chemin que Valérie Ganne continue de suivre, même vingt ans après ses propres fausses couches, avec une nouvelle étape qu’elle a vécue récemment. Lors du confinement, elle a jeté une boîte de “souvenirs” avec les échographies et quelques objets conservés de ses deux bébés décédés in utero. “Il faut toujours faire la balance entre ce qui est important et pas. Ils ont bien existé. Mais il ne faut pas non plus gratter la blessure”.

Caroline Ernesty


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