société

Dans “Face au crime”, Mariana Van Zeller plonge dans les rouages des réseaux clandestins

© National Geographic


La journaliste portugaise Mariana Van Zeller propose dans les 8 épisodes de la série documentaire Face au crime, disponible sur National Geographic, un voyage sous haute tension au cœur des plus imposants marchés noirs de la planète.

Trafic de tigres, de cocaïne, d’armes, proxénétisme, fraude et arnaques téléphoniques: à travers sa nouvelle série documentaire, Face au crime, la chaîne National Geographic permet une immersion intense dans quelques-uns des marchés illégaux les plus dangereux de la planète. Aux manettes du programme, la journaliste d’investigation portugaise Mariana Van Zeller parcourt le monde, du Pérou aux États-Unis en passant par Tel Aviv ou Montego Bay pour converser intimement avec les membres de groupes clandestins et fournir “une vision à 360 degrés de ces réseaux de trafiquants mal compris qui alimentent ces économies souterraines valant des milliers de milliards de dollars”

À travers 8 épisodes disponibles dès le 19 janvier, Mariana Van Zeller enquête auprès des forces de police, rencontre d’anciens détenus, se fait rencarder par ses connaissances locales et parvient à se frayer, non sans difficultés, un chemin jusqu’aux protagonistes du travail clandestin. Le résultat est captivant et particulièrement troublant lorsque les interviewé·e·s se confient sur leurs motivations profondes, pas si différentes de celles de Madame tout-le-monde. Nous avons discuté par ordinateurs interposés -Covid oblige- avec cette intrépide posée à Los Angeles avant de repartir sous peu en tournage pour une saison 2 de Face au crime, déjà commandée par la chaîne. Interview.

Pourquoi as-tu souhaité lancer la série Face au crime?

Je couvre le marché noir depuis à peu près 15 ans. J’ai réalisé assez tôt que si nous avions une très bonne connaissance de l’économie formelle, notamment décryptée par des magazines ou des chaînes de télévision spécialisées, nous en savons finalement peu sur l’économie souterraine. C’est étonnant car les marchés noirs et gris (Ndlr: les marchés gris regroupent les échanges de biens par des canaux de distribution légaux mais non autorisés par le fabricant initial) constituent la moitié de l’économie mondiale. Le chiffre d’affaires du trafic de drogue par exemple représente 300 milliards de dollars par an. C’est plus que le PIB de certains pays! Avec Face au crime, j’ai voulu attirer l’attention sur cette économie, essayer de comprendre son fonctionnement et découvrir les motivations de ses acteur·rice·s.

Trafic de tigres, de stéroïdes, arnaques… Comment choisis-tu les sujets qui peuvent faire l’objet d’enquêtes?

En premier lieu, le marché que nous choisissons doit avoir un impact important sur la vie d’un grand nombre d’individus. Ce critère, même s’il est crucial, nous complique considérablement la tâche: plus l’organisation sur laquelle nous enquêtons a du pouvoir, moins il est facile d’y avoir accès. Autre point très important: celui de l’image. L’histoire doit pouvoir être racontée en vidéo.

“Le monde de l’économie souterraine est effectivement très masculin. Et malheureusement, ses victimes sont souvent des femmes.”

Tu t’adresses essentiellement à des hommes, qui ne semblent pas particulièrement féministes. As-tu rencontré des difficultés liées à ton genre?

Le monde de l’économie souterraine est effectivement très masculin. Et malheureusement, ses victimes sont souvent des femmes. Ça n’a pas toujours été évident, mais paradoxalement, être une femme a été un énorme avantage pour approcher les groupes sur lesquels nous enquêtions. En général et en particulier au sein de ce milieu, les hommes ont tendance à nous considérer comme inférieures. À leurs yeux, j’étais moins menaçante qu’un homme. Il y a aussi eu un effet déroutant: beaucoup de mes interlocuteurs m’ont confié que j’étais la seule femme à avoir déjà mis un pied là où ils menaient leurs activités. Il y a avait un aspect nouveau et intrigant pour eux.

Porter un regard humain et loin des clichés sur les acteur·rice·s du marché noir semble être une priorité pour toi…

En tant que journaliste et encore plus lorsque nous réalisons des documentaires, nous disposons de la faculté de mettre les spectateurs dans la peau d’un·e autre et nous devons en profiter. Ces personnages peuvent vivre à l’autre bout du monde et sembler extrêmement différents. Mais en les écoutant, on s’aperçoit qu’ils nous ressemblent bien plus qu’on ne veut bien l’admettre. Ce sont des pères et des mères qui aiment leurs enfants, qui ont des rêves et des aspirations, comme nous. Personne ne grandit avec le désir de devenir un ou une criminel·le, vendeur·se d’armes, ou de faire partie d’un gang. Dans la majorité des situations, leurs activités illégales sont la conséquence d’un manque d’opportunités. Je pense que Face au crime permet un bon début de discussion et nous aide à réaliser les privilèges dont nous disposons.

Tes interlocuteur·rice·s semblent parfois méfiant·e·s à ton égard lors des premiers contacts. Comment parviens-tu à gagner leur confiance?

Je suis très claire avec eux: je ne les rencontre pas pour les juger. Je les traite avec respect et confiance. Ils craignent que nous fassions partie des forces de l’ordre. Je dois réussir à les convaincre que je suis journaliste. Je leur montre mon CV non officiel: des photos de moi à travers le monde avec des hommes masqués et lourdement armés. La plupart du temps, ça marche. Je bois aussi souvent des coups avec eux. C’est ce que j’appelle le premier date du monde souterrain. Finalement, c’est un moment qui n’est pas si différent d’un premier rendez-vous amoureux: on est là pour se connaître, il y a de l’alcool, beaucoup de cigarettes… De quoi faire tomber les barrières!

T’est-il arrivé d’avoir peur?

Nous sommes très préparé·e·s: il y a beaucoup de travail et d’entraînement en amont de chaque épisode. Mais il m’est arrivé de vivre des situations inconfortables pendant lesquelles les choses ne se sont pas passées comme prévues. Mon équipe et moi avons par exemple été repérés dans un labo de cocaïne au Pérou. Résultat: nous avons dû nous enfuir en courant dans la jungle, de nuit, entre les serpents, les grenouilles et les araignées. Dans ces moments, rester calme est indispensable. C’est parfois la clef pour rester en vie. Et encore une fois, la confiance est importante. Je me dis que je suis en sécurité avec les personnes que je rencontre, même s’il s’agit de trafiquants. Ils n’ont aucun intérêt à ce qu’il m’arrive quelque chose.

Pour exercer ton métier, il faut être fana d’adrénaline?

Non, l’adrénaline ne fait pas partie de mes moteurs. Je ne suis pas une tête brûlée. Je n’ai jamais enquêté en première ligne au moment d’affrontements guerriers par exemple. Ma motivation principale, c’est la curiosité. Avoir accès à des économies cachées qui impactent le monde, pouvoir révéler les rouages de ces sphères presque inaccessibles: voilà pourquoi j’ai choisi ce métier.

 

 

Propos recueillis par Margot Cherrid


NE MANQUEZ JAMAIS UN ARTICLE