société

Emma Nicolas, la geek du potager qui fait grimper les citrouilles sur les murs de Paris

Emma Nicolas, © Mahaut Le Lagadec


À 25 ans, Emma Nicolas est à la tête de ÓRT -“potager” en patois auvergnat-, une entreprise d’agriculture urbaine basée à Paris. Rencontre avec cette passionnée du vivant engagée, qui fait grimper les citrouilles sur les murs de la capitale.

Auvergnate d’origine, Emma Nicolas n’aurait jamais pensé passer plus tard ses journées les mains dans la terre. Le potager de ses parents? Très peu pour elle. “Ne serait-ce que l’arroser, quand j’étais ado, c’était une angoisse pour moi”, sourit-elle, deux ans après la création de sa société pour… concevoir des potagers urbains sur-mesure pour des entreprises et des particuliers. Le déclic a eu lieu loin de son Auvergne natale, à Montréal, où elle a passé quatre ans à étudier les sciences politiques. En parallèle, la jeune femme découvre des pans entiers de ville végétalisés, avec notamment des ruelles comestibles. Elle décide alors d’entamer, au Québec, une formation en permaculture urbaine, pour s’initier au maraîchage et au jardinage. Je voulais faire quelque chose de mes mains, se rappelle-t-elle alors que chaque élève avait sa parcelle de terre pour faire pousser ses propres cultures. “Il y a quelque chose d’enfantin, pour moi c’est comme un Rubik’s cube, d’essayer de faire entrer beaucoup de choses dans de petits espaces, de voir ce que ça va donner d’aligner plusieurs variétés différentes… Avec mes ami·e·s passionné·e·s, on est un peu des geeks du potager, s’émerveille-t-elle.

 

De la terre à l’assiette 

De retour en France, elle fonde début 2018 ÓRT. Elle travaille depuis seule, main dans la main avec des marques, des Parisien·ne·s mais aussi des chef·fe·s, chez qui elle implante des potagers. Une solitude “thérapeutique”: “Si je ne faisais pas ce métier, je ne pourrais pas vivre ici”, affirme la jeune femme. Elle a notamment imaginé le toit végétalisé de l’Hôtel des Grands Boulevards, où poussent joyeusement légumes, fleurs et aromates qui viennent enrichir la carte du chef ainsi que celle des cocktails, au bar de l’hôtel. “À Paris, il y a une déconnexion de la terre: quand les chef·fe·s veulent cuisiner quelque chose, ils passent commande. Là, le raisonnement est différent, il s’agit de créer à partir de ce que l’on a. À terme, Emma Nicolas cherche à monter sa propre ferme urbaine intra-muros, avec un potager “et des poules”, afin de créer un lieu hybride entre l’agriculture et la restauration, et pouvoir livrer les chef·fe·s ou leur proposer de cuisiner sur place. “Il y a un côté assez branché, c’est un créneau à la mode. Mais en soi, le producteur en Auvergne, et moi dans mon potager, on fait la même chose. Il y a un dialogue à avoir entre tous les acteur·rice·s de l’agriculture en France, et l’agriculture urbaine peut permettre d’ouvrir les yeux sur le monde agricole en général”, plaide-t-elle. 

 

Boom post-confinement

Une tendance qui s’est renforcée pendant le confinement, période durant laquelle la jeune femme a reçu de nombreuses demandes de familles -des Parisien·ne·s exilé·e·s à la campagne ou des citadin·e·s en manque de verdure. “Bien sûr qu’avec l’agriculture urbaine, on ne pourra pas nourrir tout Paris, mais c’est aussi pour recréer toute cette ceinture autour de Paris qui peut alimenter les Parisien·ne·s. Ça a été possible, donc ça peut de nouveau l’être”, croit-elle. En mission, Emma Nicolas essaie de sensibiliser au maximum ses client·e·s, en cherchant par exemple des semences paysannes, des végétaux oubliés, comme l’oseille de Belleville ou les carottes dites “du marché de Paris”, afin de faire revivre les variétés parisiennes. “Elles ont souvent un rendement plus faible, sont moins esthétiques, mais est-ce qu’aujourd’hui, après le Covid-19 et ce qu’on a vécu, notre seul but est d’avoir des légumes qui durent trois semaines, qui sont beaux? Veut-on encore vivre dans l’instantané?, se demande-t-elle, consciente néanmoins de faire partie d’une élite qui a les moyens de se poser la question. 

 

Une question d’éducation

Je pense cependant que ce n’est pas qu’une question de moyens”, explique celle qui fait partie d’une association, L’école Comestible, dont le but est justement de sensibiliser des enfants de tous horizons à l’agriculture. Avec des apiculteur·rice·s et des maraîcher·e·s, elle intervient dans des écoles, afin de montrer aux plus jeunes comment planter ses légumes, faire son propre pain… “C’est aussi important que de savoir poser une division, assure-t-elle. Les petit·e·s sont de véritables éponges, pour eux c’est intuitif, ils ont conscience de l’importance de ne pas gaspiller, de prendre soin de la nature. Tout ça, c’est inné, on le désapprend avec la société”, affirme-t-elle. Avec l’espoir, toutefois, que les prises de conscience qui ont émergé pendant le confinement porteront leurs fruits et permettront de trouver des alternatives à l’agriculture intensive, afin de “tou·te·s mieux vivre.

Delphine Le Feuvre 


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