société

Le nouveau casse-tête des apéros de déconfinement

Sous Les Jupes Des Filles © Luc Roux 2014 Fidélité Films – Wild Bunch – M6 Films Stars


Soirées aux fenêtres, gestes barrières, comités réduits… Dans le contexte du déconfinement, les moins de 35 ans s’adaptent, rivalisent d’ingéniosité, et appréhendent les apéros avec de nouvelles priorités.

Le plan, c’était de se retrouver tous ensemble pour boire des coups au soleil à la terrasse de notre QG dès la levée du confinement.” Bars fermés et rassemblements de plus de dix personnes déconseillés: la première soirée post-quarantaine de Coline, étudiante à Metz, aura finalement lieu en appartement, à cinq. Déçue? Non. La jeune femme de 20 ans, habituée à sortir trois ou quatre fois par semaine est bien trop heureuse de se débarrasser des Skypérosdont on finit par se lasser” et de cette période de sociabilité inexistante “qui [lui] faisait très peur au début”. Moins de 48 heures après la fin du confinement, la fêtarde trinquait déjà avec ses proches.

Le témoignage de Coline s’inscrit dans la tendance du pays si l’on en croit le sondage réalisé par France Soir au mois d’avril. “Voir ses amis” arrive en tête dans les projets post-confinement des Français·e·s. Ce besoin de sociabiliser est particulièrement prononcé chez les jeunes adultes: 52% des 18-24 et 37% des 25-34 font des retrouvailles amicales leur priorité. Rien d’étonnant d’après Emmanuelle Lallement, anthropologue, professeure à Paris-VIII et autrice d’Éclats de Fête: “La distance sociale pendant le confinement nous a fait comprendre qu’on ne pouvait pas être seul·e·s, qu’on avait un besoin fort de sociabilité festive.” Le retour à la fête suivra cependant de nouvelles règles: “Des questions d’arbitrage et de réflexivité vont naître, où, comment, à combien faire la fête? Une réadaptation sera nécessaire”, détaille la spécialiste.

 

Gestes barrière et fêtes réussies

 “L’idée de se retrouver dans un espace clos a stressé plusieurs de nos potes”, raconte Marine, 27 ans, le lendemain de sa première soirée ‘du monde d’après’. Mon copain et moi habitons au rez-de-chaussée. Nous avons choisi d’utiliser l’appui de fenêtre qui donne sur la rue comme table pour poser les boissons, nos 5 amis dehors, et nous à l’intérieur”. L’apéro mi-appart, mi-espace public n’est cependant pas adapté à tous types de lieux privés, et pour certain·e·s, concilier fête réussie et gestes barrière relève de l’impossible. “À part ne pas se cracher dessus, ne pas partager les mêmes cacahuètes et ne pas se faire la bise, ce qui est très perturbant pour des Français·e·s, je ne vois pas quelles règles on peut adopter”, commente Camille, enseignante lyonnaise de 32 ans.

On a joué aux boules… Les désinfecter entre chaque lancer nous semblait un peu compliqué.

Faut-il privilégier les espaces ouverts? Pas si simple. “On a joué aux boules… Les désinfecter entre chaque lancer nous semblait un peu compliqué”, plaisante Alix, qui a profité du week-end pour fêter ses 32 ans avec un après-midi barbecue. Dans ce contexte, la prise de risque quasi-inévitable lors de l’apéro déconfiné pourrait bien faire l’objet de regrets de lendemain de soirée d’un nouveau genre: “J’ai sauté sur mes ami·e·s en les retrouvant, et nous avons pioché dans les mêmes biscuits, confesse Coline. Je me sens bête ce matin.

 

Les places sont chères

On a une fâcheuse tendance à se dire que notre entourage n’est pas porteur du virus, ce qui est ridicule, constate Camille, préoccupée mais pas stressée” par les risques de contamination. Pour sa première soirée post-11 mai, elle avait prévu de retrouver trois de ses meilleures copines, avant d’élargir le cercle aux conjoints. Les places sont chères sur les listes d’entrée très select des soirées appart qui ne devraient dans l’idéal pas rassembler plus de dix personnes. “L’idée de petit comité n’est pas un problème. Le plus important pour moi aujourd’hui, c’est de retrouver mes ami·e·s proches, d’organiser un bon repas chez moi, explique Marion, Parisienne de 26 ans. Les fêtes à 20 ou 30 peuvent vraiment attendre que la situation s’améliore.

J’aimerais que mes proches considèrent que ma porte leur est toujours ouverte.

Même son de cloche chez Coline: “Organiser une soirée chez soi, et non dans un bar qui fait office de lieu tiers, change la donne. Je n’ai pas envie de donner accès à l’intimité de mon logement à n’importe qui. La quarantaine m’a laissé le temps de réfléchir à mes amitiés, et de les hiérarchiser. Le choix ne sera pas difficile.” Pour Anahitta, qui partage son appartement avec trois personnes, pas question de compter:  “Chacun·e des colocs voulait ramener ses potes. Donc on s’est retrouvés à 20.” La thématique Covid? “C’est revenu à quelques reprises, mais assez peu finalement. Celles et ceux qui l’ont eu ont raconté leurs symptômes, et chaque embrassade était commentée d’un ‘C’est pas très Covid ça!’” Finalement, la soirée s’est déroulée comme toutes les autres qu’organise la jeune femme de 25 ans, jusqu’à 6 heures du matin, et sans stress.

 

Recréer des lieux de convivialité

Plus préoccupée par la situation, Marion a profité des semaines de confinement pour réfléchir, et choisir de transformer son appartement en nouveau lieu de convivialité. “Je me suis rendu compte que ce qui nous manque le plus, ce ne sont pas les bars ou les restaurants en eux-mêmes, mais les personnes qu’on y côtoie et la notion de rendez-vous. La jeune femme qui décrit la consommation de “coups en terrasse” comme son “loisir principal” a donc décidé de baptiser son appartement le Café Marion. Le nom fait référence au Café Pierre, l’établissement où elle retrouve en temps normal ses ami·e·s. “Je veux créer un lieu de sociabilité, où l’on a nos habitudes, développe-t-elle. J’aimerais que mes proches considèrent que ma porte leur est toujours ouverte, qu’ils n’attendent pas d’invitation pour la franchir.

Pour celles et ceux qui n’ont pas la chance de connaître des fêtard·e·s aussi imaginatif·ve·s que Marion, il suffira d’être patient·e·s. “Il est probable que le capitalisme prenne la main sur la situation et l’instrumentalise, en proposant des kits adaptés au contexte par exemple”, anticipe l’anthropologue Emmanuelle Lallement. Et l’attente pourrait être de courte durée: en Italie, aux États-Unis et en France, les marques planchent déjà sur la combinaison, le masque ou tout autre objet qui permettrait d’allier protection et apéro agréable avec ses ami·e·s.

Margot Cherrid


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