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Comment la pandémie de Covid-19 met nos amitiés à l’épreuve

"Mean Girls" © United International Pictures (UIP)


En période de sociabilité réduite, les moins de 35 ans n’hésitent pas à faire le tri dans leurs relations sociales et à se recentrer sur leur cercle proche.

Entre peur de la contamination, distanciation physique, limitation des rassemblements, interdiction des soirées étudiantes et fermeture des bars, l’épidémie a ébranlé bon nombre de rituels amicaux. Pour les plus prudent·e·s d’entre nous, la période n’est pas franchement propice à la vie sociale. “Je vois mes ami·e·s moins souvent car ils·elles sont peu respectueux·ses des gestes barrière et je suis relativement influençable avec eux·elles. Je sais quau bout dun moment, je finis par ne plus trop les respecter non plus en soirée. Je privilégie les sorties en terrasse, mais je loupe toutes les grosses soirées”, témoigne ainsi Benjamin, 25 ans. Pour Anne-Laure Buffet, psychopraticienne et autrice notamment de Ces séparations qui nous font grandir (2020), cette crise nous contraint à une adaptation permanente”: Nous devons souvent sélectionnerqui nous allons voir, ne pouvant nous réunir à trop nombreux·ses. Je pense que pour les 20-30 ans, cest aujourdhui ce qui est le plus difficile, l’évasion de soi-même grâce au groupe et aux sorties étant moins possible, voire interdite.”

 

Distanciation amicale

Période étrange donc, où la prolongation -qui semble aujourd’hui indéfinie- des règles de distanciation sociale affecte forcément nos interactions. “Ces gestes barrière sont douloureux à vivre pour beaucoup: plus de baisers et dembrassades, sourires dissimulés derrière les masques”, remarque Anne-Laure Buffet. Or une amitié se nourrit aussi de proximité physique. Historienne des sensibilités et autrice d’une Histoire de lamitié (2010), Anne Vincent-Buffault estime que la distanciation imposée par la pandémie -qui exige d’être à un mètre, un mètre et demi les un·e·s des autres- casse un peu le rapport dune amitié intime, qui est plutôt de lordre de 50 centimètres.” 

J’ai peur qu’on s’éloigne à force de ne pas se voir en vrai.”

Pour combler cette distance, de nouveaux rituels apparaissent. Parfois temporairement, à l’instar des “skypéros” nés pendant le confinement, et dont la hype est d’ailleurs redescendue depuis. Outre-Atlantique, la lassitude suscitée par les apéritifs par écrans interposés porte un nom: la “Zoom fatigue”. “Les réseaux sociaux ont leurs limites”, souffle Déborah, 28 ans. Séparée de son amie proche qui habite de l’autre côté de la frontière, en Allemagne, et qu’elle n’a pas vue depuis six mois, la jeune femme se confie sur cette relation à distance qu’elles entretiennent désormais surtout par messages et mails, et même par courrier”. J’ai peur qu’on s’éloigne à force de ne pas se voir en vrai. Il me manque ces fous rires, ces activités ensemble. J’ai l’impression que les amitiés déjà à distance pâtissent vraiment de la crise.”

Ce à quoi il faut ajouter un sentiment d’anxiété diffus, plus ou moins puissant selon les individus, susceptible de biaiser les réactions émotionnelles et de provoquer des tensions. “Cest ce qui fait que les rapports affectifs sont plus sensibles à une maladresse, souligne Anne Vincent-Buffault. La communication à distance et le fait de ne pas se voir en vrai nont pas aidé”. 

 

Un effet de tri bénéfique?

Éprouvante et anxiogène, la crise sanitaire a aussi pu révéler des divergences ou des connivences inattendues. C’est du moins ce que constate Camille, 25 ans: Jai découvert certains aspects de la personnalité des gens qui mentourent, notamment à travers leur réaction au rythme du confinement, aux directives, à la masse d’informations anxiogènes à laquelle on a eu accès. Parfois, elle a été en totale contradiction avec ma vision des choses.” Résultat, cette crise a estompé des amitiés moins importantes -que je partageais avec des potesdavantage que des ami·e·s à proprement parler- et qui nauraient de toute manière pas duré”, explique-t-elle.

“Pendant le confinement, certaines personnes m’ont manqué et d’autres pas du tout.”

Une enquête réalisée pendant le confinement en France par une équipe de chercheur·se·s semble confirmer cette tendance générale au “tri”, au profit de quelques ami·e·s proches (en moyenne un peu moins de trois). Et ce, en particulier parmi les jeunes (18-30 ans) qui sont la tranche d’âge qui aurait le plus diminué ses contacts amicaux pendant les deux mois de confinement, justement pour se concentrer sur les liens les plus rassurants ou les plus confortables pour eux·elles”, analyse Anne-Laure Buffet. À l’inverse, “peut-être que certain·e·s ont profité du confinement pour couper les ponts, ne plus donner signe de vie ou ghosterdes ami·e·s”. 

Pour la psychopraticienne, les contraintes liées à l’épidémie ont donc amené à “un recentrage sur soi” et àmoins de dispersion.” Avec parfois des effets positifs:Je me suis rendu compte que j’accordais trop peu d’importance à certaines personnes et beaucoup trop à d’autres, raconte Benjamin. Pendant le confinement, certaines personnes m’ont manqué et d’autres pas du tout. Ça a été un moment où j’ai pu m’éloigner de certaines pratiques toxiques liées à la fréquentation de certains ami·e·s”. De quoi affronter la suite de cette crise mieux entouré·e·s que jamais?

Sophie Kloetzli


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