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#Stayhome ou comment les réseaux sociaux ont gentrifié le confinement

Instagram/©barbiestyle


Cours de cuisine ou de yoga, conseils de lecture, planning d’activités pour les enfants… Depuis le début du confinement, les réseaux sociaux regorgent de contenu positif, enrichissant, a priori accessible à tous. Mais pour les plus précaires, les injonctions à la positivité et les images de familles modèles peuvent être d’une extrême violence. 

Depuis le 15 mars, les Français·e·s sont priés de rester chez eux·elles pour limiter la propagation du Covid-19. Avec le confinement, les réseaux sociaux ont vu fleurir les hashtags de circonstance: #confiné, #onlâcherien, #stayhome… Comme autant de preuves de participation à l’effort de guerre, ces publications, a priori anodines et positives, incitent à rester à la maison, à “prendre ce temps pour soi”, à envisager le confinement comme une opportunité de développement personnel. Entre retraite de yoga, cours de cuisine et clubs de lecture en ligne, les plus désoeuvré·e·s d’entre nous ont de quoi trouver leur bonheur. “J’essaye tous les jours d’utiliser mon temps entre lire, écrire, chanter, apprendre les chansons des autres, répéter les miennes, dessiner voire fabriquer des choses. Ma grande peine, c’est qu’on ne considère pas les magasins de fourniture de dessin essentiels à la nation!, énumère par exemple, sur France Culture, la chanteuse Lou Douillon. À en croire ses écrits et ses réseaux sociaux, le confinement, c’est encore mieux que les vacances. 

 

 
 
 
 
 
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Let’s thank the hands that save us ( 👩‍⚕️👨‍⚕️🧑‍⚕️👩‍🔬🧑‍🔬) by washing ours ! Remercions les mains qui nous sauvent en lavant les nôtres 🙌 ! ❤️ #stayathome

Une publication partagée par Lou Doillon ☕ (@loudoillon) le

 

Les réseaux sociaux, révélateurs des inégalités 

Et puis il y a Marion, 21 ans, hôtesse de caisse. Dans un tweetque personne ne verra, écrit-elle, elle dénonce les risques qu’elle prend tous les jours pour permettre aux autres de faire leurs courses. La jeune femme fait partie des personnes dont le travail, considéré comme “nécessaire à la vie de la nation”, n’est pas arrêté par l’épidémie. Réveil une demi-heure en avance pour prendre un bus puis un tram au trafic réduit, et journées de travail encore plus éprouvantes que d’ordinaire. Les caisses sont à peine ouvertes que les clients nous demandent déjà quand est-ce qu’on ouvre, soupire-t-elle. Pour Marion et les autres précaires, en première ligne face au Coronavirus, pas d’appartement ensoleillé, ni de petit-déjeuner fastueux ou conseil de lecture à épingler sous le hashtag #stayhome. 

Les réseaux sociaux ne représentent pas la ‘réalité’ dans son ensemble mais, comme tout média, ils participent à la construction de la réalité sociale, développe Marion Dalibert, chercheuse en communication et spécialiste des réseaux sociaux. Les rapports de pouvoir, qu’ils soient liés au genre, à la classe, à la race, étant systémiques, traversent l’ensemble de la société. Ils se manifestent dans les différents champs de la vie sociale, donc aussi sur les réseaux sociaux: malgré leur rôle économique et social de plus en plus important, ceux-ci redoublent les effets des classes sociales et deviennent un facteur supplémentaire d’inégalités. 

Ce ne sont pas des entités déconnectées de la ‘vraie vie’, appuie également Illana Weizman, doctorante en communication et sociologie à Tel Aviv, collaboratrice de Cheek Magazine et spécialiste de la construction identitaire en ligne. Ils en font pleinement partie. Dans le contexte actuel, ils deviennent un miroir grossissant de notre société et montrent de façon ultra flagrante les inégalités de classe.Il y a donc, d’un côté, les #confinés privilégiés, passant d’un cours de yoga en ligne à la réalisation de leur pain maison, et de l’autre, les plus précaires, pour qui les difficultés s’accumulent. Celles et ceux pour qui le télétravail n’est pas une option, faute d’accès aux outils nécessaires ou par la nature même de leur poste. Celles et ceux qui peinent faire l’école à la maison, et/ou qui subissent de plein fouet le chômage, qu’il soit total ou partiel -sans parler des femmes battues, enfermées avec leurs bourreaux

 

Donner à voir, même quand il n’y a rien à montrer 

Choses immontrables sur Instagram. Dans ce monde à portée de pouce, on assiste à une glamourisation de toute sorte de pratique sociale et d’évènement, constate Illana Weizman. Le confinement étant sans doute l’événement -ou plutôt, le “non-événement” du siècle- il faut absolument en être et le montrer. Comme c’est le cas avec la maternité ou la grossesse, on va faire d’une expérience somme toute assez commune et pas forcément géniale à vivre quelque chose d’esthétique.

Centré sur l’image, le réseau social est le vecteur privilégié d’une mise en scène du soi.Instagram constitue une scène, comme au théâtre, où les utilisateurs et utilisatrices se donnent à voir publiquement comme ‘respectables’, note Marion Dalibert. Or, ce qui est socialement considéré comme ‘respectable’ est relié directement aux valeurs -et on pourrait ajouter, à l’esthétisme- des classes moyennes et supérieures blanches. Cet esthétisme blanc et bourgeois en vient à constituer une norme sur ce réseau social, ce qui est aussi une forme de violence symbolique. On peut d’ailleurs l’observer au niveau des photographies des intérieurs d’appartement ou des plats cuisinés sous le hashtag #confinement…” Une recherche rapide le prouve: sur Instagram, #confinement rime avec bibliothèques remplies, appartements haussmanniens bien rangés -ou méticuleusement désordonnés- enfants sages et frigos pleins. Si je fais partie d’une classe sociale élevée, je vais mettre en avant le fait que je prodigue des cours de qualité à mes enfants et que je me refais toute la Pléiade, pour me distinguer des autres et montrer à quel point mon goût est le meilleur, développe Illana Weizman. Les classes populaires, bien qu’elles aient également accès à ces médium, y sont invisibilisées. 

Dans une période comme celle que nous sommes en train de vivre, où l’avenir est incertain, les réseaux sociaux deviennent alors -encore plus qu’en temps normal- la source d’une violence symbolique inouïe. Quand les plus privilégié·e·s affichent leur confinement parfait, celles et ceux qui le sont moins sont confronté·e·s à des injonctions irréalisables, et se mettent énormément de pression, affirme la chercheuse. Face à ces démonstrations de parents idéaux, qui s’improvisent professeurs à domicile entre deux séances de sport tout en proposant à leurs enfants des petits plats maison, celles et ceux qui ne tiennent pas la barre n’ont plus qu’à culpabiliser. 

Noémie Leclercq


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