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Portrait

À Beyrouth, elle a cofondé Nation Station pour aider son quartier ravagé

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Au lendemain de l’explosion qui a détruit la capitale libanaise le 4 août, Joséphine Abou Abdo est descendue dans les rues de Beyrouth pour distribuer des repas à ses voisin·e·s qui n’avaient plus rien. Son initiative spontanée s’est transformée en une véritable organisation humanitaire.

Pour la food designer Joséphine Abou Abdo, tout a commencé le lendemain de l’explosion de la station essence abandonnée en bas de chez elle. “J’habite Geitawi, un des quartiers particulièrement touchés par l’explosion. Le soir qui a suivi la détonation, quand nous sommes rentrés chez nous avec mon mari Mazen, tout notre appartement avait été soufflé. Notre porte d’entrée était défoncée, toutes les vitres de l’appartement étaient brisées. On a passé la nuit à nettoyer et au petit matin, on s’est retrouvés avec notre voisin Hussein en bas de chez nous, sous le toit de la station essence de Geitawi. On regardait notre rue détruite, le cœur brisé, à se demander ce qu’on pouvait bien faire pour arranger les choses”, se rappelle Joséphine Abou Abdo, que tout le monde appelle José.

Avant que sa vie ne soit brusquement stoppée par cet événement, la jeune femme de 29 ans avait créé son restaurant ambulatoire, Saj Stories, et Hussein, son voisin, cultivait des légumes à l’extérieur de Beyrouth. L’idée s’est alors imposée. Leur manière d’aider serait d’installer un petit stand sous le toit de la station essence pour cuisiner des sajs, une spécialité libanaise, et distribuer les légumes de Hussein aux habitants. “Dans ces moments de grand désarroi, je crois au pouvoir de la nourriture et de la cuisine pour rassembler les gens et leur redonner un peu d’espoir”, explique Joséphine Abou Abdo. Ils n’étaient alors que trois, elle, son mari et leur voisin. Puis rapidement, le lieu a pris une tout autre tournure.

 

Détresse d’un quartier

D’abord, des ami·e·s se sont joint·e·s à nous pour aider à distribuer et cuisiner mais aussi pour ne pas rester seul·e·s face à ce drame. Ensuite, par le bouche-à-oreille, des gens de toute la ville sont venus  proposer leur aide ou déposer des choses pour que les habitant·e·s du quartier puissent se servir”, raconte Joséphine. En quelques jours, à côté des sajs et des légumes, se sont entassés eau potable, produits de base et vêtements. Tout à coup, le lieu est devenu visible et s’est présenté comme un point de repère pour les riverains en détresse.

Suite à l’explosion, les services de la Ville et de l’État ont complètement déserté les quartiers détruits en abandonnant  à leur sort tous les Beyrouthins touchés par l’explosion. “Des dizaines de personnes se présentaient devant la station pour demander toute sorte d’aide. De l’aide pour se nourrir, pour se soigner, pour réparer leur maison ou même de l’aide psychologique pour faire face à ce qui venait de se passer”, décrit Joséphine Abou Abdo. 

À ce moment-là, il est devenu clair pour elle qu’il ne s’agissait plus seulement d’utiliser sa passion pour apporter un peu d’aide mais plutôt de mettre en place une véritable action humanitaire. “Les premiers jours, j’étais attristée et en colère de devoir faire face à ça. Je n’ai jamais travaillé dans l’humanitaire ou en tant que travailleuse sociale. Ce n’était pas à nous de faire ça, se défend la jeune femme. Puis, finalement, en voyant l’énergie qui se dégageait du groupe, de tous ces gens venus aider, sans aucune contrepartie, j’ai fini par accepter ce rôle et comprendre que c’était important. Pour aujourd’hui mais aussi pour plus tard”. Le collectif était né et la station essence avait définitivement adopté son nouveau nom: Nation Station.

 

Une nouvelle révolution?

Pour Joséphine Abou Abdo, le collectif est, par la force des choses, devenu une nouvelle manière de faire la révolution. Elle était très impliquée dans la révolution inachevée de l’automne dernier mais à présent, il n’est plus question pour elle d’aller manifester place des Martyrs sous les gaz lacrymogènes et de s’inscrire dans un rapport de force que les politiciens contrôlent. Aujourd’hui, il s’agit pour elle de s’approprier, par nécessité, le rôle que l’Etat n’est jamais parvenu à remplir. “Avec Nation Station, on prouve à tout le monde que c’est nous, l’alternative, que c’est nous l’ État. En trois semaines, jai l’impression d’avoir fait plus pour les Libanais que le gouvernement en trente ans”, assène la jeune femme.

En trois semaines, elle et les autres fondateurs de Nation Station ont réuni près d’une trentaine de membres, amassé des dons matériels et financiers et structuré le collectif en une véritable organisation humanitaire autour de cinq départements: la centralisation des dons, la centralisation des demandes d’aide,  le management des volontaires, la réparation des appartements détruits, et la distribution de repas chauds dont Joséphine Abou Abdo s’occupe. Elle est en charge de toute la logistique pour la préparation et la livraison de centaines de repas chaud par jour.

 

Les femmes en première ligne

Celle qui a manifesté tous les jours l’automne dernier retrouve de l’espoir avec son collectif. “Je me sens beaucoup plus à ma place ici que pendant la révolution il y a quelques mois, précise-t-elle. Lors de la révolution d’Octobre, c’était souvent les hommes qui étaient en première ligne et allaient au plus proche des affrontements avec la police dans les manifestations. Nous, les femmes, on constituait une forme de base arrière. Aujourd’hui, la révolution prend un nouveau tournant avec des initiatives comme Nation Station, et nous, les Libanaises, on est aussi en première ligne, à égalité”.

Lorsqu’il a fallu réagir dans l’urgence pour aider la population, il n’était pas question de choisir des volontaires hommes ou femmes, il fallait juste des mains. La révolution d’Octobre avait déjà laissé sa place aux Libanaises qui, pour certaines, ont été propulsées sur le devant de la scène politique et médiatique. Mais pour la plupart, elles étaient déjà rompues à l’exercice avant le début de la révolution. “Au contraire, dans le contexte actuel, des femmes qui n’ont jamais travaillé se retrouvent aujourd’hui à réparer des fenêtres et des portes”, conclut Joséphine, fière du message que son collectif renvoie à tout le quartier, et au reste du monde.

Camille Toulmé


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