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Comment le confinement transforme notre rapport à la mode

Anna Wintour en jogging, © Instagram/voguemagazine


Du triomphe du jogging à la remise en question de la fast fashion, la crise que nous traversons pourrait avoir des effets durables sur notre manière de porter et de consommer la mode.

Érigé comme le vêtement doudou par excellence, le jogging vit pendant le confinement ses heures de gloire. De Bella Hadid à Anna Wintour en passant par Emily Ratajkowski, les stars misent plus que jamais pendant la quarantaine sur l’allure sportswear. D’accord, mais après le confinement? Après avoir passé deux mois emmitouflées dans nos survet’ molletonnés et t-shirt larges, aura-t-on envie de renfiler nos jeans serrés, robes moulantes et talons? L’histoire de la mode a montré que les grands tournants stylistiques émanaient souvent d’événements majeurs. Après la Révolution française, les femmes ont délaissé les corps à baleine (ancêtres du corset) et les paniers (sous-vêtements destiné à soutenir les jupes), associés au statut d’aristocrate. Et au sortir de la Seconde Guerre mondiale, le port du pantalon s’est démocratisé chez les femmes, qui l’avaient beaucoup porté dans les usines. Les périodes de crise sont propices aux expressions de mode, qui absorbent les évolutions de la société, confirme Thomas Zylberman au bureau de tendances Carlin Creative. Or nos modes de vie sont en train d’évoluer, notamment avec la généralisation du télétravail, qui autorise plus de liberté en termes vestimentaires.

 

Des garde-robes plus affirmées?

Historienne de la mode, Catherine Örmen voit pour sa part dans la période que nous vivons l’apogée du mouvement de “cocooning” apparu dans les années 90, accompagnant un “repli sur soi et la bulle de l’environnement intérieur”. “Nous sommes dans une période où l’on se recentre sur l’intime, le lâcher-prise: à part en visioconférence, il n’y a plus d’injonctions sur le vêtement et l’apparence, analyse-t-elle. D’où l’engouement, au-delà du jogging, pour les coupes amples et confortables, mais aussi, note Carlin Creative dans un article consacré aux tendances modes pendant la quarantaine, pour les tons neutres -blanc, beige, gris et noir- qui “proposent un retour à la simplicité, la sobriété et au calme intérieur, une vision d’une mode humble et minimale.  

Cette mode du ‘confortwear’ va effectivement se développer, anticipe Thomas Zylberman, mais je pense que pendant les rares occasions où l’on va pouvoir ressortir pour voir des ami·e·s ou faire la fête, les gens vont beaucoup plus investir ces moments, y compris en termes de vêtements. Nos garde-robes vont ‘s’extrémiser’ -avec d’un côté quelque chose de plus confortable et plus personnel, de l’autre quelque chose de plus affirmé-, et la norme sociale consistant à s’habiller un peu tous les jours pareil va s’étioler.

 

Plaisir et déformalisation

Et au bureau alors? La tendance à la déformalisation des vêtements dans le milieu du travail, déjà amorcée depuis un moment, va s’amplifier, estime-t-il sans pour autant parier sur la généralisation du survet’ dans les open space -“sauf si vous bossez dans la mode, dans la com’ ou dans un milieu un peu branché, où le jogging envoie à la fois un message de mode et de confort. Plus largement, le styliste veut croire que “la notion de plaisir de s’habiller va revenir: le vêtement sera moins vécu comme une contrainte, et cette brèche qui va s’ouvrir permettra aux femmes de porter davantage ce dont elles ont envie, de tenter des choses. Les normes seront plus floues.” 

De fait, pour certaines confinées, la période actuelle est l’occasion de prendre du recul sur leurs habitudes. Je me rends compte de ce qui me plaît vraiment ou pas. Il n’y a pas d’influences de l’extérieur, témoigne Charlotte, 22 ans. Pour Marie-Laetitia, 25 ans, confinée avec trois amies dans un appartement parisien, la mode “devient vraiment quelque chose de secondaire”: Je m’habille un peu pareil tous les jours. J’oublie un peu tout ça pendant le confinement, ce qui est d’ailleurs assez agréable. Je pense que je reviendrai à mes habitudes vestimentaires d’avant, peu à peu. Au début, je garderai peut-être pendant un temps un plus grand détachement qu’avant.

 

La fast fashion va-t-elle (enfin) mourir?

Il faut dire qu’en temps de crise sanitaire (et économique), la mode est loin d’être une priorité pour tout le monde. Entre la fermeture des boutiques et la remise en cause -pour des raisons sanitaires notamment- des ventes en ligne, les achats ont dégringolé (-56% par rapport à la normale). De quoi bouleverser durablement notre rapport au shopping? “Après le confinement, il va probablement y avoir une ruée consommatrice par défoulement, parce que consommer est une manière d’exister, avance Catherine Örmen. Mais je pense que de nouvelles pratiques vont émerger, et surtout une réflexion autour de la surconsommation et du gaspillage. La pénurie nous invite à adopter le système D, à fouiller dans nos garde-robes, où l’on n’est pas à l’abri de trouver une pièce qu’on avait oubliée ou une vieille robe qu’on aura envie de transformer. Une activité aussi créative que valorisante, à laquelle certain·e·s s’adonnent joyeusement pendant le confinement. Armée de sa machine à coudre, Charlotte renoue ainsi avec un plaisir quelque peu oublié: “Je n’ai pas l’impression d’être un mouton en regardant les publications sur Pinterest et Instagram, puisque j’adapte à ma façon les modèles qui me plaisent.

La crise qui secoue actuellement l’industrie de la mode (ralentissement des approvisionnements en Europe, baisse de la demande sur les marchés…) la force d’ores et déjà à revoir son mode de fonctionnement. La preuve, entre autres, avec la nouvelle campagne photo de Zara réalisée par les mannequins chez elles, et l’annonce de la Fashion Week de Londres, fin juin, qui sera 100% digitale. À en croire Thomas Zylberman, tout pourrait changer, de la digitalisation de la consommation au détriment du shopping “expérientiel” (en magasin) à l’amplification du mouvement du vintage et de la friperie, en passant par une remise en question renouvelée du modèle de la fast fashion (relocalisation, transparence…) Une prise de conscience internationale qui a d’ailleurs agité les réseaux sociaux à l’occasion de la Fashion Revolution Week -la campagne mondiale annuelle prônant une industrie de la mode transparente- du 20 au 26 avril, à travers le hashtag #WhoMadeMyClothes. Celle-ci avait pour thème: “Consommation de masse: la fin d’une ère”. Cette fois-ci, pour de bon?

Sophie Kloetzli


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