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Warriorecords, le label musical qui donne une place aux queers, trans et racisé·e·s

L'équipe de Warriorecords, avec de gauche à droite Ha Kyoon, Alice Couzelas, Jérémy Piningre, Sonia Deville, Adeline Ferrante, Maud Scandale, Rebeka Warrior et Naelle Dariya © Marie-Taillefer


Rebeka Warrior, moitié de Sexy Sushi, Mansfield. TYA et plus récemment Kompromat, monte son label, Warriorecords, estampillé “queer, transféministe, anti-raciste et résistant”. Une manière de signifier qu’elle n’est pas seulement là pour divertir, mais exprimer des idées.

Rebeka Warrior a tatoué sur sa main droite la traduction en allemand d’une posture de méditation assise japonaise, einfach da sein, qui signifie littéralement “seulement être là”. L’artiste en a une interprétation toute particulière: se tenir droite pour que ses idées soient droites elles aussi. Voilà qui en dit long sur son engagement. Julia Lanoë, qui se fait appeler Rebeka Warrior depuis son association avec Mitch Silver au sein du duo branque Sexy Sushi, porte haut ses valeurs avec la création de son label Warriorecords et sa baseline “queer, transféministe, anti-raciste et résistant”. Résistant, pas militant. La nuance a son importance. “Je suis engagée dans mes actes, dans mon art, dans la musique, dit-elle. C’est comme ça que l’on résiste à l’oppression quand on est artiste. Je n’ai pas d’engagement politique. Ces valeurs, c’est moi, c’est nous. Ça signifie qu’on refuse d’adopter le système.

La parole se libère, les dispositifs de création aussi.

Elle a réuni autour d’elle une équipe de huit personnalités issues du monde de la création et de la musique, “sous un même drapeau noir”, symbole anarchiste s’il en est, signe de rébellion par excellence. Cette “hippie déguisée en corbeau”, comme elle s’amuse à se décrire, tient son esthétique de fin du monde de l’endroit où elle a grandi, Saint-Nazaire, une ville industrielle au passé ouvrier, historiquement dominée par le Parti communiste. “Chez moi, on parlait politique, se souvient-elle. Ma famille se réunissait pour les élections. Moi, j’avais déjà le cœur très drapeau noir. Je n’ai jamais trouvé mon compte nulle part.” Sauf peut-être à la marge. “Saint-Nazaire, Manchester, Berlin, ces villes où j’ai habité, ont en commun d’avoir été détruites puis reconstruites, explique-t-elle. Il y a beaucoup d’usines abandonnées, donc beaucoup de squats et la musique y est fortement imprégnée, dans le dur: la coldwave, l’indus’, la techno, sont des musiques de lutte imprégnées de mélancolie. J’ai trouvé ma place dans des associations où on faisait du punk, où il y avait plein de lesbiennes, et ce label, c’est une manière de faire perdurer le truc.

 

Un espace safe 

La parole se libère, les dispositifs de création aussi”, constate Mathilda Meerschart, organisatrice des soirées queers Possession. Warriorecords prend la place que l’industrie du disque refuse (encore) aux queers, aux trans, aux non-blanc·he·s. “Je voulais créer une structure à l’image d’Undergound Resistance (NDLR: mythique collectif techno de Detroit des années 90), précise Rebeka Warrior. Des noirs qui n’avaient pas la parole et qui voulaient avoir un espace. Nous, c’est pareil. On veut seulement être représenté·e·s.” “On a un dicton chez les queers, dit Anne Pauly, autrice et co-commissaire du festival des cultures queer Loud & Proud. ‘Si tu penses que c’est important, fais-le toi-même’. Rebeka renoue ainsi avec ce qu’était la musique de club, c’est-à-dire une musique faite par des noirs, des pds, des drags, avant qu’elle ne soit colonisée par des types blancs.” Warriorecords reprend le flambeau de feu Kill The DJ, qui a cessé son activité en 2018, après 17 années d’existence, et donné naissance à CryBaby. Stéphanie Fichard, qui a confondé les deux, se réjouit que la famille s’agrandisse. “C’est un nouvel îlot de résistance, parce qu’on ne va pas se mentir, le tissu de labels français n’est pas apte à accueillir les tordu·e·s que nous sommes, sans qu’on doive se censurer, se plier à des obligations marketing, gommer ce que nous sommes.

Les productions faites par les queers, les racisé·e·s, les freaks, c’est une lecture du monde différente.”

Rebeka Warrior n’impose aucune coiffure particulière aux artistes qui font partie de sa famille. “En concert, les gens se ramènent avec des affichettes ‘maman, on est avec toi!’, dit-elle. Pour quelqu’un qui n’a pas trop l’esprit de maternité, je trouve ça bien d’avoir un millier d’enfants, tous dégénérés.” “Sa maison lui ressemble, témoigne Stéphanie Fichard. C’est elle sous toutes ses facettes, capable de faire du Sexy Sushi qui tabasse avec un succès phénoménal et du Mansfield. TYA qui est dans une classe absolue à la Dominique A.” Rebeka Warrior se réalise dans toutes les esthétiques, comme les artistes qu’elle va défendre, de Maud Geffray à Cassie Raptor, en passant par Vimala Pons. “Le style, on s’en fout, pourtant il y a une homogénéité que je ne sais pas encore expliquer et qui nous dépasse”, dit-elle. Anne Pauly apporte un élément de réponse: “Les productions faites par les queers, les racisé·e·s, les freaks, c’est une lecture du monde différente, avec ses rapports de domination, le patriarcat à tous les étages, l’oppression, le mélange entre culture haute et culture basse aussi, Mylène Farmer et du gros gabber!

 

Canaliser sa colère

Rebeka n’est pas féminine, elle gueule fort dans un micro, elle fait des doigts d’honneur à tout le monde.” Fany Corral, ex-Kill The DJ, co-programmatrice de Loud & Proud, décrit la Rebeka Warrior de Sexy Sushi, qui criait sa soif de changements avec brutalité. “J’étais folle à lier, résume la principale intéressée. Quand je réécoute Meurs, meurs, meurs Jean-Pierre Pernaut, je me demande qui a pu écrire un truc aussi violent. Je dis souvent qu’il y a plein de personnes en moi, et bizarrement, Sexy Sushi m’a aidée à me stabiliser.” Depuis, l’expression de son engagement a évolué. La rage s’est dissipée. Alors qu’elle s’apprête à sortir le cinquième album de Mansfield. TYA, duo qu’elle forme avec Carla Pallone, elle s’aventure sur un terrain plus lumineux dans les paroles, plus ténu dans le chant. Ses nouvelles chansons sont une ode à l’amour absolu, même s’il est question de séparation, absolue elle aussi, puisqu’elle y soigne un deuil. “C’est lumineux parce que ça s’est transformé en hommage, en ode à la vie, au cosmos, à la réincarnation”, développe-t-elle.

C’est la personne la mieux placée pour faire émerger une scène.”

Pour écrire cet album, Monument ordinaire, Rebeka Warrior s’est enfermée en haut d’une tour, dans un château en Bourgogne. Une retraite de quinze jours qui s’est prolongée sur une année, rythmée quotidiennement par la pratique du Qi Gong, gymnastique de l’énergie héritée de la médecine traditionnelle chinoise. Rebeka Warrior a d’abord dissimulé sa peine derrière les textes en allemand de Kompromat, formé avec Vitalic (Traum und Existenz, 2019), avant de revenir au français pour Mansfield. TYA et dire les choses clairement. “Peut-être que je me comprends mieux, pense-t-elle. Je ne me suis pas assagie pour autant. La rage est toujours là mais j’arrive plus à la canaliser, à en faire quelque chose de constructif. Maintenant, je veux l’exploiter en groupe, avec le label.” “C’est la personne la mieux placée pour faire émerger une scène, de par son input médiatique, sa notoriété”, assure Fany Corral. “Elle va monter une armée”, confirme Matilda Meerschart. Rebeka Warrior n’a pas rendu les armes. Guerrière, elle l’est, dans son nom de scène jusque dans celui de sa maison de disques. Les bombes musicales seront lâchées dans l’année.

Alexandra Dumont 

Mansfield. TYA, Monument ordinaire (Warriorecords), disponible le 19 février 2021

Cassie Raptor, nouvel EP (Warriorecords), disponible le 12 mars 2021


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