culture

Pourquoi il y aura un avant et un après “WAP” de Cardi B et Megan Thee Stallion

Capture d'écran du clip de "Wap"


Révolution cul(turelle), climax du féminisme pro-sexe ou objet choc pour les conservateurs américains, le très chaud morceau WAP de Cardi B et Megan Thee Stallion ne laisse personne de marbre. Explications.

Si vous avez téléchargé Tik Tok récemment, vous n’avez pas pu y échapper. Des milliers de filles se sont livrées au WAP challenge, une danse lascive exécutée à même le sol pour revendiquer, à la manière de Cardi B, son côté badass et sans complexe. Il faut dire que le clip de WAP de la rappeuse new-yorkaise en featuring avec la Texane Megan Thee Stallion est l’un des plus scrutés du moment. Depuis le 6 août dernier, 166 millions de personnes ont contemplé les deux artistes entourées d’autres femmes fortes (Kylie Jenner, Ruby Rose, Normani, Rosalia…) déambuler de façon sexplicite dans un manoir kitsch. Le message? Célébrer de façon crue son “wet ass pussy” (Ndlr: qui signifie donc “cul chatte mouillée”).

 

 
 
 
 
 
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WE DID THE WAP CHALLENGE!! @besperon ME @slg.kiara N @slg.nasia how we do?? @iamcardib @theestallion • • • • • #wapchallenge #dance #viral #challenges #sistersquad #sisters #cardib #megantheestallion

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Depuis, pas un jour ne passe sans que le clip ou la chanson ne fassent parler d’eux. Fontaines d’eau en forme de poitrine, serpents, tigres, chaque référence symbolique est décortiquée par les réseaux sociaux. Les conservateurs américains en ont avalé leur hostie de travers. A l’approche de la présidentielle américaine, James Bradley, Républicain de Los Angeles a tweeté: “WAP (que j’ai entendu par hasard) m’a donné envie de me verser de l’eau bénite dans les oreilles”. Dans un pays où le président s’est pourtant vanté d’“attraper les femmes par la chatte”, le fait que ces dernières se saisissent de leur anatomie fait toujours trembler. “Une femme, explique Flore Cherry, journaliste et autrice de livres sur la sexualité, qui parle de son intimité et se sert de son corps pour prendre le pouvoir, dérange parce que ce n’est pas le schéma de domination classique. C’est l’image de la bitch assumée, fière, loin du fantasme de la femme soumise qui ne se montre pas sur la place publique.”

 

Un clip féministe?

Autre sujet de débat: WAP divise au sein même du féminisme. Certaines parlent de reproduction problématique de certains codes. D’autres y voient un nouveau repère culturel abordant un sujet tabou et pourtant central pour la santé sexuelle des femmes: la lubrification. C’est le cas de la gynécologue Jen Gunter qui s’enthousiasme dans le New York Times de la façon dont le vagin est évoqué dans ce morceau de façon constructive. Eloïse Bouton, journaliste et fondatrice du média Madame Rap opte pour la piste féministe:  “On voit deux femmes noires qui contrôlent leur corps, leur sexualité et leur désir, côte à côte, dans une certaine sororité, ou du moins complicité, tout ça sans aucun homme à l’image. On peut ne pas aimer le clip ou le trouver de mauvais goût, mais c’est clairement une forme de féminisme.”

 “Les rappeuses restent dans une féminité assez formatée.”

Mais on peut aussi s’interroger sur la façon dont Cardi B utilise une image très stéréotypée pour créer le buzz dans une époque où le disque seul ne fait plus recette. Ovidie, journaliste et réalisatrice fait remarquer que “si on écoute bien les paroles, elles restent centrées sur le phallus. On parle très peu du vagin lubrifié. Cardi B est féministe dans la vie, c’est un personnage fort, de battante qui a monté de façon autonome son business. Mais cela ne veut pas dire que le clip soit féministe ou émancipateur. Les rappeuses restent dans une féminité assez formatée symbolisée par la présence d’une des membres de la famille Kardashian, Kylie Jenner à l’écran”. Flore Cherry ajoute:Wap s’inscrit dans le ‘female empowerment’ comme chez Beyoncé, Britney Spears, Shakira, Rihanna. Mais les féministes peuvent reprocher à cet empowerment de rester hétéronormé. Cardi B et Megan Thee Stallion ont des hanches et des seins refaits et généreux, de longs cheveux, de hauts talons, une maison de luxe. La façon dont les artistes s’étreignent semble être faite pour aguicher mais n’est pas du tout réaliste par rapport à la façon dont les lesbiennes s’embrassent. La scène est faite pour exciter la caméra. Sans compter la confusion au sujet du thème de la lubrification. Elles le revendiquent comme un marqueur d’excitation, comme un homme parlerait d’érection. Mais la lubrification ne veut pas toujours dire que l’on est excitée. On peut être humide parce qu’il fait chaud, parce que notre vagin se nettoie ou parce que c’est la période du mois.”

 

 

Deux poids, deux mesures

Une fois ces questions soulevées, WAP n’en demeure pas moins un objet de pop culture puissant. D’autant plus puissant qu’il montre des femmes noires. Il faut replacer ce morceau scandé par une ex-strip-teaseuse du Bronx devenue égérie Balenciaga et poids lourd de l’industrie musicale dans l’histoire. Cette histoire, c’est celle des femmes noires qui ont longtemps été traitées comme des esclaves et des marchandises. “Les femmes noires, rappelle Banseka Kayembe, fondatrice de Naked Politics, une plateforme britannique qui aide les jeunes à s’engager politiquement, sont souvent fortement sexualisées sans leur permission. Notre esthétique et notre corps et sont considérés comme intrinsèquement sexuels. Pour cette raison, il y a une pression sur les femmes noires pour ne pas assumer ouvertement leur sexualité, de peur de tomber dans ce stéréotype. La chanson repousse cette notion en les encourageant à profiter de tout ce qui concerne leur sexualité, sans craindre que ce soit tout ce que nous percevrons de positif d’elles.”

“Le plus intéressant dans ce clip c’est que Cardi B et Megan Thee Stallion se battent contre la misogynie avec les mêmes armes que les hommes.”

Plus impressionnant encore, ces femmes noires évoluent dans un milieu des plus machistes, celui du rap game. Banseka Kayembe note: “Il y a beaucoup de monde (des hommes en particulier) qui se sentent exceptionnellement menacés par ces femmes parlant de leur autonomie à propos de leur vie sexuelle. Ces mêmes personnes n’ont jamais parlé ouvertement des rappeurs ou chanteurs masculins objectivant sexuellement les femmes à travers leur musique. Il existe un double standard inconfortable.” L’inversion d’un schéma éculé dans le rap est l’une des facettes les plus jouissives de WAP. Ovidie le reconnaît: “Le plus intéressant dans ce clip c’est que Cardi B et Megan Thee Stallion se battent contre la misogynie avec les mêmes armes que les hommes, sur leur terrain. Avant ça, le rap reprenant les codes du porno existait déjà avec Snoop Dog notamment. Mais dans les vidéos, les filles restaient en bikini dans un jacuzzi ou twerkaient, elle ne parlaient pas. Là, elles se réapproprient le discours, passant d’objets à sujets agissants.”

Certes, de mauvaises langues pourront toujours brandir que les rappeuses n’inventent pas la roue, reprenant le flambeau de Salt-N-Pepa avec Let’s Talk About Sex, ou encore de TLC, Lil’ Kim et Nicki Minaj. Sauf que, comme le précise Eloïse Bouton: “Le rap est devenu la musique la plus populaire aujourd’hui, et l’impact des chansons et clips de rappeuses n’est pas le même qu’à l’époque grâce à Internet et aux réseaux sociaux. Leur discours restait confidentiel, alors que maintenant, tout le monde peut y avoir accès en un clic.”  De quoi se prendre à rêver qu’une seule chanson puisse changer le monde.

Violaine Schütz


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