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“Hollywood”: la nouvelle série utopique, féministe et inclusive de Ryan Murphy

© Netflix


Dans la nouvelle série Netflix Hollywood, un groupe de femmes, de personnes racisées et de LGBTQ+ réussissent à imposer leur voix dans le Hollywood de l’âge d’or. Une fiction, oui, mais aussi un appel à la convergence des luttes.

Et si les personnes marginalisées avaient pu faire tomber le boys’ club d’Hollywood à son âge d’or, si elles avaient pu raconter les histoires qu’elles voulaient voir? Voici le point de départ d’Hollywood, dernière série de Ryan Murphy (Nip/Tuck, Glee, American Horror Story…) diffusée sur Netflix depuis le 1er mai. Hollywood nous fait voyager dans les années 40. Archie Coleman (Jeremy Pope), un scénariste gay, et Raymond Ainsley (Darren Criss), un réalisateur qui semble blanc, veulent réaliser un film sur une actrice broyée par Hollywood, inspirée de Peg Entwistle, qui s’était donné la mort en sautant du signe d’Hollywoodland, comme on l’appelait encore à l’époque. Problème: Archie est noir, et les noirs n’écrivent pas de films grand public, ça ne se fait pas. Mais Archie et Raymond y croient, ils veulent changer les choses et donner une voix à toutes les personnes qu’Hollywood ignore.

 

 

 

Quand les hommes blancs ont pris le contrôle 

Ils ont de la chance, les producteur·ices du studios sont Dick Samuels (Joe Mantello), un homme dans le placard, et Ellen Kincaid (Holland Taylor), une femme âgée, fatigué·e·s de l’hypocrisie, de l’entre-soi et de l’auto-censure d’Hollywood. Il et elle acceptent. La petite équipe décide d’aller encore plus loin et de donner le rôle principal à une actrice noire (Laura Harrier) qui les convainc qu’elle mérite plus que des rôles de servante. Reste à convaincre le président du studio. Et là encore, la chance est de leur côté, car c’est sa femme Avis Amberg (Patti LuPone) qui est temporairement et accidentellement en charge du studio. Poussée par Eleanor Roosevelt (pourquoi pas), elle donne son feu vert au film désormais nommé Meg, ignorant tous les avocats et comptables qui crient à la perte du studio. 

Si Avis accepte ce projet fou, c’est qu’elle sait bien ce que cela fait d’être ignorée, mise de côté, sous-estimée. Avis est une femme intelligente cantonnée aux tâches domestiques depuis des décennies. Juive, elle est rejetée par les autres “femmes de”. Lui donner à elle les pouvoirs est un sacré pieds de nez. Car Hollywood doit son existence et ses premiers succès aux femmes et aux personnes juives. Ce n’est que dans les années 30, quand il est devenu évident qu’Hollywood rapportait de l’argent que les hommes, blancs et goys évidemment, ont débarqué avec leur poches bien remplies. En syndicalisent Hollywood, il prennent le contrôle du secteur, comme l’expliquent si bien les réalisatrices et productrices spécialistes du sujet Clara et Julia Kuperberg.

Pour pouvoir utiliser les actrices à leur guise, les hommes puissants les détruisent moralement. Elles sont sous contrat et sous contrôle.

À partir de ce moment, les opportunités disparaissent. Dans les studios, les femmes ne peuvent plus espérer évoluer, elles travaillent dans l’ombre, sans reconnaissance, ni accès aux postes de création. Quant aux actrices, elles ne sont que de simples outils aux yeux des producteurs et réalisateurs. Pour pouvoir les utiliser à leur guise, les hommes puissants les détruisent moralement. Elles sont sous contrat et sous contrôle. Les studios surveillent leur moindre geste, leur imposent des opérations esthétiques, les affament et les gavent de pilules. C’est ce que raconte le film Judy de Rupert Goold dont nous vous parlions en février. Le contrôle de leur vie amoureuse, les abus émotionnels, les humiliations et les agressions sexuelles finissent de briser ces femmes. Les actrices ont généralement eu des destins tragiques, entre suicides, troubles mentaux et addictions, c’est d’ailleurs le sujet du film Meg au coeur de la série Hollywood. Manipulées par les studios et les médias, les actrices sont amenées à se détester, comme Ryan Murphy l’a montré dans son excellente série Feud qui revient sur la rivalité entre Bette Davis et Joan Crawford. Dans cette situation, impossible de s’entraider, c’est chacune pour soi.

 

Diviser pour mieux régner 

Les autres groupes marginalisés ne sont pas en reste. Les personnes racisées n’ont accès à aucun poste derrière les caméras et les opportunités devant sont rares et humiliantes, comme en témoigne le traitement de Hattie McDaniel et Anna May Wong, les deux actrices à qui Ryan Murphy voulait rendre hommage avec cette série. Quant aux personnes lesbiennes, gays, bi et trans, elles pouvaient travailler si elles cachaient leur jeu. Pour éviter que l’homosexualité de Rock Hudson soit dévoilée au public, son agent Henry Willson, aussi horrible dans la vraie vie que dans la série, donna en pâture deux autres de ses acteurs, Tab Hunter et Troy Donahue. C’en fut fini pour eux. Les hommes blancs d’Hollywood ont compris comment garder le pouvoir pour eux: diviser pour mieux régner.

Dans Hollywood, il n’y a pas de conflit entre personnes marginalisées. C’est d’ailleurs ce qui rend cette utopie possible. Les nouveaux et nouvelles venues n’ont pas encore été détruites par Hollywood, leur foi dans le cinéma et leur envie de changer le monde sont encore intactes. Leur énergie ranime les producteur·ice·s Dick Samuels et Ellen Kincaid, depuis longtemps blasé·e·s. Toujours habité·e·s par leur expérience personnelle de marginalisation, elles et ils sont prêt·e·s à tout risquer pour créer un film qui donnera une voix aux invisibilisé·e·s des écrans: aux noir·e·s, aux Asiatiques, aux femmes et aux LGBTQ+. Plutôt que de jouer le jeu des puissants et sacrifier leurs confrères et consoeurs, les différent·e·s protagonistes utilisent leurs privilèges pour se soutenir. Raymond utilise son passing blanc (Ndlr: le fait d’avoir une apparence blanche alors qu’on est métis) pour défendre la vision de Archie. L’actrice blonde que l’on imagine être la mean girl soutient sa consœur noire. Dick et Ellen menacent de quitter le studio si leur film Meg est annulé. Elles et ils ont compris l’importance de ce projet, la nécessité d’une meilleure représentation et la force des allié·e·s.

Ce qui était impossible dans les années 40 et désormais possible. Grâce à la persévérance de générations de femmes, de personnes racisées et de LGBTQ+, les opportunités se sont multipliées.

Hollywood est un rêve, une rectification des torts. Dans notre réalité, toute la solidarité du monde n’aurait pas suffit à convaincre un studio de sortir un tel film et les protagonistes n’auraient pas eu de tels happy endings. Si les minorités sont restées si longtemps sur le bas-côté, ce n’est pas parce qu’elles n’ont pas fait assez mais parce que le patriarcat raciste d’Hollywood et de la société était très efficace. Hollywood est un hommage à la force et au talent de toutes ces personnes qui ont tenté de secouer Hollywood, c’est une pommade qui aide à guérir des plaies encore ouvertes, mais c’est aussi un appel. 

Ce qui était impossible dans les années 40 est désormais possible. Grâce à la persévérance de générations de femmes, de personnes racisées et de LGBTQ+, les opportunités se sont multipliées. Ryan Murphy appelle chaque personne disposant d’un petit peu de pouvoir à l’utiliser à bon escient, à soutenir celles et ceux qui n’en ont pas autant. C’est d’ailleurs ce que lui-même, homme gay désormais puissant à Hollywood, a fait avec cette série (et ses projets précédents): il a notamment fait appel à Janet Mock, une activiste trans noire, pour écrire et réaliser des épisodes et a recruté des acteur·ice·s out, racisé·e·s et âgé·e·s. Comme le rappelle si bien l’émouvant générique de la série, seul·e·s, nous ne pouvons rien, ensemble nous pouvons nous hisser jusqu’en haut.

Aline Mayard 


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