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Pourquoi regarde-t-on Gilmore Girls chaque année?

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Chaque automne, de nombreux fans se lancent dans un énième rewatch des aventures de Lorelai et Rory Gilmore et retournent à Stars Hollow, cette petite ville américaine qui ne ressemble à aucune autre et sert de décor à Gilmore Girls.

Nous avons tous et toutes nos séries préférées, celles qui nous donnent l’impression de pénétrer dans un autre monde et d’y retrouver des ami·e·s de longue date. Pour certain·e·s il s’agit de Buffy, pour d’autres de Friends. Pour beaucoup d’autres, la série réconfortante par excellence reste Gilmore Girls. Avec ses sept saisons de vingt-deux épisodes chacune, cette série imaginée par Amy Sherman-Palladino et diffusée entre 2000 et 2007 (à l’origine sur the WB, mais l’intégralité de la série est disponible sur Netflix), Gilmore Girls est assez longue pour tenir chaud tout l’hiver. Elle suit les aventures d’une mère (Lorelai) et sa fille (Rory), installées toutes les deux  dans une petite ville des États-Unis. Autour d’elles gravitent une galerie de personnages parfois irritants, souvent attachants, de Luke qui tient le diner de la ville à Sookie, la cheffe maladroite (interprétée par une jeune Melissa McCarthy) en passant par Lane, la meilleure amie de Rory qui tente de cacher à sa mère très stricte qu’elle est fan de rock.

Gilmore Girls n’a jamais connu un succès monumental au moment de sa diffusion mais la série a, dès ses premiers épisodes, su attirer une base de fan très fidèles, qui connaissent le moindre recoin de la ville imaginaire de Stars Hollow. En 2014, sept ans après la diffusion du dernier épisode de la série et à l’occasion de son arrivée sur Netflix, deux Américains (Kevin T.Porter et Demi Adejuyigbe) ont lancé le podcast Gilmore Guys, dans lequel un fan inconditionnel et son ami n’ayant jamais vu la série décortiquent chaque épisode. Ce podcast, qui a commencé comme un simple hommage, a connu un succès tel que la star de Gilmore Girls, Lauren Graham, a participé à un épisode.

 

 

Une célébration des liens entre femmes 

Les Gilmore Guys saluent notamment dans leur podcast (qui s’est terminé en 2017) la force des liens entre les femmes de Stars Hollow. Le rythme soutenu des dialogues complices entre Rory et Lorelai entraîne une forme de musicalité, de tempo, qui ne ressemble en rien à une conversation de la “vraie vie” mais qui a un charme presque envoûtant, hérité des screwball comedies hollywoodiennes des années 30. Lorelai n’est pas sans rappeler une héroïne à la Katharine Hepburn, qui a joué dans l’un des films les plus illustres de la screwball comedy, L’Impossible Monsieur Bébé de Howard Hawks. On découvre là la patte d’Amy Sherman-Palladino, qui a débuté sa carrière à la télévision en faisant partie de l’équipe de scénaristes de la sitcom Roseanne et qui a depuis inventé une autre héroïne particulièrement éloquente en la personne de Mrs Maisel (dans The Marvelous Mrs Maisel, diffusée sur Amazon Prime). Les dialogues entre Rory et Lorelai sont un mélange de traits d’esprit au second degré et de références pointues ou plus mainstream à la pop culture. Tout est prétexte à parler d’un disque ou d’un film et même un concours de bonhomme de neige devient une occasion de faire référence à la chanteuse islandaise Björk. Cet univers foisonnant a participé à faire de Gilmore Girls une série culte: les internautes traquent les références passées inaperçues ou les (nombreux) livres lus par Rory au long des sept saisons.

Gilmore Girls explore de nombreux enjeux féministes.

Au-delà de ces références communes qui lient Lorelai et sa fille, Gilmore Girls est un hommage aux liens qui unissent les femmes. Ceux qui lient les deux protagonistes mais aussi celui de Lorelai avec sa propre mère, Emily, une femme très aisée qui n’a jamais pardonné à sa fille d’avoir quitté le domicile familial quand elle est tombée enceinte à l’âge de 16 ans. Dans l’introduction de l’ouvrage universitaire Gilmore Girls and the Politics of Identity (ed. McFarland & Co), l’auteur Ritch Calvin explique que cette multiplication des points de vue féminins a permis à de nombreuses femmes de se reconnaître dans la série. “En mettant en scène trois personnages principaux féminins (Emily, Lorelai et Rory) et de nombreux personnages secondaires féminins (Sookie, Lane, Paris), toutes issues de classes sociales différentes, qui ont toutes un niveau d’éducation et des âges distincts, Gilmore Girls permet une identification forte. 

Si le mot “féminisme” n’est mentionné qu’une fois dans la série, en référence au fait que Lorelai a nommé sa fille comme elle, Gilmore Girls explore de nombreux enjeux féministes. Lorelai est une mère célibataire et indépendante, qui n’a jamais besoin d’un homme pour se sentir équilibrée. Dès le début de la série, Rory est présentée comme une jeune fille ambitieuse, qui rêve d’intégrer l’université d’Harvard et de devenir journaliste. Les enjeux romantiques des deux héroïnes ne prennent jamais le pas sur ce qu’elles sont individuellement, et les amitiés entre femmes sont souvent présentées comme plus solides que les relations amoureuses, qu’il s’agisse du lien qui unit Lane et Rory ou de celui qui s’est tissé au fil des années entre Sookie et Lorelai. Du personnage d’Emily, qui ne travaille pas et est obsédée par la bienséance, à Rory, qui s’imagine arpenter le monde seule, Gilmore Girls nous montre l’évolution des ambitions des femmes américaines. À bien des égards, Amy Sherman-Palladino fait de ses deux héroïnes des antithèses de ce que la société attend des femmes. Elles ne cuisinent pas, leur four leur sert de placard et elle se nourrissent à longueur de journée de junk food. Dans un épisode, Rory se moque d’ailleurs de son petit-ami qui est enchanté de trouver des petits plats préparés amoureusement par sa mère chaque soir.

 

 

Stars Hollow, une ville coupée du monde?

Si Gilmore Girls fonctionne si bien en ces temps incertains marqués par le Covid-19 et le confinement, ce n’est pas seulement grâce à ces liens humains mais aussi grâce à la ville même de Stars Hollow. Cette petite ville imaginaire, inspirée par certains lieux de la Nouvelle-Angleterre, charme autant par son architecture soignée que par cette impression qu’elle est presque totalement coupée des enjeux mondiaux. On y vit au rythme des saisons et chaque mois semble apporter son lot de fêtes réelles (Noël, Thanksgiving) et inventées (l’anniversaire de la bataille de Stars Hollow, le festival des feux d’artifice…) Et justement, l’hiver est la période la plus faste, celle où l’on décore le moindre recoin de la ville et où tous les habitants se retrouvent comme par magie sur la place centrale, ce qui nous rappelle ces temps pré-pandémie où l’on ne se demandait pas qui on allait désinviter à Noël cette année. Et si l’on comprend que Rory et Lorelai sont plutôt du côté des démocrates (des allusions sont faites à l’admiration de Rory pour Hillary Clinton) tandis qu’Emily et Richard (les grands-parents) sont plus conservateurs, les débats de Stars Hollow ont l’avantage de ne jamais nous rappeler la réalité quotidienne. Lors des réunions des habitants de la ville, on s’écharpe sur un feu de signalisation ou sur la décoration de la vitrine du diner. Les conflits dépassent rarement les frontières de Stars Hollow.

Le fait de vivre dans une communauté très blanche devrait avoir un impact sur la vie quotidienne de ces personnages, mais cela ne se reflète jamais dans la narration.

Peut-on pour autant affirmer que Gilmore Girls n’a rien de politique? Un article écrit par Hazel Cills et publié sur Jezebel en octobre dernier (How America Invented the White woman Who Just Loves Fall) tisse des liens entre la série et la construction d’une fascination très blanche pour Thanksgiving, une réécriture de l’histoire qui efface ce qui s’est historiquement passé: le massacre du peuple Wampanoags. Pour l’autrice, la série est intimement liée à cette esthétique de la “jeune femme qui adore l’automne”. L’article d’Hazel Cills n’est pas le premier à réfléchir aux enjeux politiques de cette ville très blanche (à l’exception d’une poignée de personnages dont Lane, sa mère et le collègue français de Lorelai, Michel). Lors de la reprise de la série (Gilmore Girls: Une nouvelle année) en 2016, l’autrice Rahawa Haile avait ouvert le Tumblr Gilmore Blacks qui avait pour but de dénoncer le manque de diversité dans la série en montrant que les personnes racisées avaient surtout des rôles de figuration. En parlant de Michel ou de Lane, Ritch Calvin écrit que “le fait de vivre dans une communauté très blanche devrait avoir un impact sur la vie quotidienne de ces personnages, mais [que] cela ne se reflète jamais dans la narration. Une problématique qui sera peut-être améliorée dans les hypothétiques prochaines saisons de la série qui sont, selon la créatrice Amy Sherman-Palladino, toujours dans les cartons. 

Pauline Le Gall 


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