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Riot Grrrl: la relève est bien là dans le monde de la musique

Mourn © Cristian Colomer Cavallari


Dream Wife, MOURN, Hinds… autant de girls bands francs et passionnés, dans leur vingtaine, qui n’ont pas grandi avec les riot grrrl, mais qui cultivent quelques points communs avec le mouvement punk féministe des années 90.

“La colère est toujours là”, songe Carla Pérez Vas, chanteuse et guitariste du trio barcelonais MOURN, interrogée sur l’héritage des riot grrrls. Le mouvement féminin-féministe originaire d’Olympia, aux États-Unis, au début de la décennie 90, connaît un nouvel élan. Une génération de femmes, aussi engagées politiquement, rivalisent d’initiatives pour proposer aux jeunes filles une alternative au patriarcat. “Monter sur scène avec une guitare et crier ses sentiments quand on est une femme, c’est possible grâce aux riot grrrls. Elles nous permettent d’être rebelles à notre tour”, reconnaît Carla Pérez Vas. “Avec les riots grrrls, on a ouvert les chambres des adolescentes”, témoigne Allison Wolfe de Bratmobile, parmi les groupes fondateurs du mouvement.

“Ce n’est que lorsque les riot grrrls ont débarqué qu’on a vu tout à coup des corps de femmes sur scène.”

“On a voulu rendre visible la culture des jeunes filles et des femmes qui ne correspondaient pas forcément à ce que la société attendait d’elles ou considérait comme féministes, ajoute-t-elle. Ma mère était une butch. Elle pensait que la femme se devait d’être deux fois plus forte que l’homme pour être crédible. À côté d’elle, on était hyper girly. Parce qu’on ne se disait pas: il faut que je fasse partie des mecs pour être prise au sérieux.” “Ce n’est que lorsque les riot grrrls ont débarqué qu’on a vu tout à coup des corps de femmes sur scène”, confirme Fiona Campbell, batteuse, ex-Vivian Girls, et tour manageuse des Madrilènes Hinds. Avec les Britanniques Dream Wife et MOURN, elles sont la relève tant attendue des riot grrrls, badass, fières, une lame en guise de plume.

 

Qui es-tu? Je suis dans le groupe!

La comparaison prête à réfléchir. Les riot grrrls ont marqué le début des années 90. Puis, des artistes “plus ou moins énervées” sont apparues, de Gwen Stefani à Alanis Morissette, comme le souligne Sonia Gonzalez dans son documentaire pour Arte. Allison Wolfe, de Bratmobile, s’inquiétait de voir disparaître l’élan qu’elles avaient créé. “Je n’ai pas vu de groupes politisées pendant des années, et je le regrette, dit-elle. Il n’y avait pas de message, pas d’urgence. Comme si les femmes tout à coup s’étaient tues.” Les membres de Hinds, Dream Wife, MOURN soulignent avoir souffert de l’absence ou presque de role models féminins en grandissant. “Le Tigre, Yeah Yeah Yeahs, CSS, The Kills, ce sont les seules femmes artistes dont je me souvienne, témoigne Rakel Mjöll, 26 ans, chanteuse du groupe Dream Wife. Il y avait surtout des mecs en jeans slim à qui ça n’allait pas toujours.”

 

 

“Ado, tu vois que des groupes de mecs alors tu te dis que la musique, c’est un truc de mecs”, analyse Carla Pérez Vas, 24 ans, avec tous les inconvénients que cette affirmation comporte. Rakel Mjöll a très tôt fait l’expérience du sexisme dans une école de musique. La jeune adolescente de 13 ans choisit d’apprendre la guitare électrique. Elle est la seule fille parmi vingt garçons dans sa classe, sans compter son professeur, un homme lui aussi, qui prend un malin plaisir à la torturer. “Le premier jour, il m’a lancé: ‘oh une fille! Elles ne tiennent pas longtemps avec moi!’”, dit-elle. Les deux chanteuses et guitaristes de Hinds, Ana García Perrote et Carlotta Cosials, ont ressenti la même pression face à l’omniprésence masculine dans un milieu qu’elles fantasment depuis leur plus jeune âge. Le projet Hinds, elles l’ont monté en secret, “honteuses et vulnérables”, avant de recruter Ade Martin et Amber Grimbergen, à la basse et la batterie : deux filles, pour s’affranchir de l’autorité des mâles. “Si on avait travaillé avec des mecs, on aurait été le visage de Hinds, et eux, le cerveau, traduit la première. On n’avait pas envie de compromettre tous nos efforts.”

 

Les filles, vous le valez bien

Le trio MOURN s’est récemment séparé de son batteur originel, Antonio Postius. “This was never personal / You were too proud to see /You said ‘this is a relief for me’ as if we’re the ones to handle with /No matter what I said /I’m the form you don’t respect”: les paroles de Stay There lui sont directement adressées. “Jouer devant un public, occuper l’espace, tenir le micro, être celle qui dirige, avoir une voix, c’est très puissant, et c’est à ce moment-là que les problèmes apparaissent”, résume Fiona Campbell -elle a subi menaces de viol et de meurtre au sein des Vivian Girls. Allison Wolfe a connu la violence verbale répétée d’un guitariste, jaloux qu’elle concentre toute l’attention. Hinds, la diffamation. Elles en ont fait une chanson, Just Like Kids (MIAU), criante de vérité sur le harcèlement moral dont elles ont été victimes, en particulier derrière ces lignes :“You’re too pink to be admired and too punk to be desired/ You were successful cause your legs are nice /It must be so much fun to spend your daytime in the van”. “Notre physique revenait tout le temps sur la table pour expliquer qu’on ait du succès», vilipende Ana Perrote, 24 ans.

Il y a suffisamment de femmes remarquables pour occuper tous les rôles dans l’industrie musicale.”

Le MIAU qu’elles adressent à leurs détracteurs masculins vise à leur retourner leur attitude paternaliste. Une manière d’affirmer leur female gaze et gagner en estime de soi. C’est aussi leur intention dans les tutorials offerts à leurs fans pendant le confinement. “Développer l’estime de soi chez les jeunes femmes est essentiel, relève Allison Wolfe. Mes chansons ne sont pas non plus des slogans politiques. C’est ce que j’aurais aimé dire ou faire dans certaines situations, comme un reminder pour la suite. Car l’intime est politique.” Les initiatives commandées par Dream Wife vont plus loin. “Put your money where your mouth is, fuck sorry, fuck please”, chantent-t-elles en introduction de leur deuxième album. Moins de lamentations. Plus d’actions. Engager des femmes! Et elles s’y tiennent. Elles ont enregistré leur nouvel album avec une équipe non-mixte et sélectionné une soixantaine de groupes féminins et non-binaires parmi 500 candidatures (reçues en seulement une semaine) pour les accompagner localement en tournée fin 2018. “Il y a suffisamment de femmes remarquables pour occuper tous les rôles dans l’industrie musicale”, plaide Rakel Mjöll.

L’heure est définitivement à l’action. Les mots de Hinds, sur Burn, sont sans equivoque:“I cut my tears and killed those fears /I wanna tell my girls how we are fighting in this man’s world yeah / We wanna have fun, but not to follow your plan /We didn’t come here to please you my dear!” “C’est comme si le combat des riot grrrls avait engagé un changement, et nous sommes là pour y mettre un point final”, conclut Ana Perrote. Vous aurez noté la référence à Cindy Lauper, Girls Just Wanna Have Fun. À leur tour de s’amuser. Sans que les mecs soient constamment sur leur dos.

Alexandra Dumont

MOURN, quatrième album Self Worth (Captured Tracks), disponible depuis le 30 octobre

Dream Wife, deuxième album So when you gonna… (Lucky Number), disponible

Hinds, troisième album The Prettiest Curse (Lucky Number), disponible


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