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“Papicha”, un hymne à la résistance des femmes face à l'obscurantisme

© Jour2Fête


Papicha retrace l’arrivée au pouvoir des islamistes en Algérie dans les années 90 et la résistance que leur ont opposée certaines femmes. Rencontre avec Mounia Meddour, la réalisatrice de ce film choc. 

Alger, dans les années 90. Nedjma est une “papicha”, une jeune Algérienne de 18 ans qui fait le mur de sa cité universitaire avec ses copines pour fouler le sol des boîtes de nuit branchées de la capitale et vendre sous le manteau les robes qu’elle fabrique une fois ses cours terminés. Mais dans cet innocent et joyeux cocon pèse une menace, celle d’un pays en proie à des tensions politiques et sociales qui affectent directement la vie des femmes ainsi que leurs droits de jouir de leurs corps librement.

Nedjma, interprétée par la bouleversante Lyna Khoudri, décide à sa manière de tenir tête aux extrémistes religieux. Ceux-là même qui sont sur le point de faire basculer le pays dans la guerre civile. Une “décennie noire”, comme on l’appelle dans les livres d’Histoire, qui fera plus de 150.000 mort·e·s, des dizaines de milliers d’exilé·e·s et un million de personnes déplacées.

“Résister, c’était aussi continuer à vivre et à avoir des rêves.” 

Si l’histoire de Nedjma est une fiction, le contexte historique est quant à lui bien réel. Mounia Meddour, la réalisatrice du film, a puisé dans sa vie et ses souvenirs pour écrire le scénario de ce film infiniment féministe. Remarqué à Cannes, où il était présenté dans la section Un Certain Regard, Papicha est son premier long métrage. Rencontre. 

Comment est née l’envie d’écrire et de réaliser ce film?

Quand je suis arrivée en France il y a 20 ans, je n’avais pas envie de transmettre cette histoire. Il fallait que je m’intègre, que je m’adapte à la société qui m’accueillait. J’ai mis de côté tout ce qui était de l’ordre du deuil, de la mémoire, de cette période dure et j’ai préféré changer de cap en me plongeant dans autre chose pour pouvoir avancer. J’ai fait beaucoup de documentaires et puis j’ai réalisé un court-métrage et un documentaire en Algérie. C’est à partir de là que j’ai commencé à concrétiser, sur le papier, ce projet de long métrage. Le plus important pour moi était de prendre du recul pour raconter cette histoire sensible à travers le point de vue d’une jeune femme et de cette bande de filles, cette micro-société dans cette cité universitaire, représentative du combat et de la résistance des femmes à cette époque. Car à ce moment-là, résister, c’était aussi continuer à vivre et à avoir des rêves. 

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Le film n’est-il pas aussi une mise en garde sur le recul des droits des femmes, encore bafoués dans le monde entier?

Dans Papicha, j’avais envie de montrer une période sombre que la jeune génération n’a pas vécue, et de permettre de comprendre le contexte dramatique dans lequel a baigné l’Algérie. C’est une mise en garde pour ne pas tomber dans un radicalisme religieux et ce, partout dans le monde. 

“La jeunesse possède cette pulsion de vie.”

Nedjma, l’héroïne de Papicha, affirme à plusieurs reprises qu’elle refuse de quitter l’Algérie malgré la situation qui se dégrade de jour en jour. Que raconte ce refus de fuir? 

C’est un trait de caractère que j’ai puisé dans mon vécu. À l’époque, j’avais l’âge de l’héroïne et j’ai habité dans une cité universitaire, semblable à celle décrite dans le film. Mes parents étant des intellectuels, ils étaient des cibles. J’ai dû partir du jour au lendemain. Ce fut un déracinement très brutal. Comme Nedjma, j’étais étudiante (Ndlr: en journalisme) et je n’avais aucune envie de partir. Ce personnage qui refuse de quitter l’Algérie malgré la situation est une manière de montrer que la jeunesse possède cette pulsion de vie, cette envie de vivre, si bien qu’elle ne fait pas forcément attention à ce qui l’entoure.

Comment avez-vous travaillé avec Lyna Khoudri pour donner vie à son personnage? 

Le papa de Lyna Khoudri était journaliste, sa mère violoniste. Elle a quitté l’Algérie comme moi, dans des conditions un peu dures et de déracinement. Comme j’ai travaillé pendant cinq ans sur le scénario, il offrait une base très solide aux comédiennes. Mais chacune d’entre elles, et notamment Lyna, a amené du sien. Il y a eu ensuite tout un travail sur les dialogues, les costumes, les déplacements, la couture et le dessin. Nous avons fait beaucoup de répétitions et toutes les comédiennes ont habité ensemble quelques jours pour qu’à l’écran on voie en elles des amies proches et solidaires. 

L’avant-première du film à laquelle vous deviez assister, accompagnée des actrices, a été annulée en Algérie, de même que la sortie nationale du film. Comment avez-vous reçu cette décision?

Nous avons été extrêmement déçues parce que nous l’avons appris par un simple coup de téléphone deux jours avant le départ. Mais il faut aussi savoir qu’en Algérie, la situation est instable et que beaucoup d’activités culturelles sont annulées. On espère que la sortie nationale va quand même pouvoir se faire d’ici quelques semaines et dans de bonnes conditions. Dans le cas contraire, il faut imaginer que le public algérien trouvera des solutions alternatives. Oui, le piratage est illégal mais pour moi, qu’un·e spectateur·trice soit derrière un écran de cinéma ou d’ordinateur, c’est un peu pareil. En tant que réalisatrice, ce qui m’intéresse, c’est que le public puisse voir le film, que des femmes puissent s’y reconnaître et que l’on puisse mettre des images et des mots sur une situation grave, jamais analysée.

Propos recueillis par Arièle Bonte

En salles le 9 octobre. 


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