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Elles ont lancé “Censored”, un magazine féministe où l'intime est politique

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La revue papier artistique et féministe Censored vient de fêter sa première année d’existence. Retour, en compagnie de l’une de ses cofondatrices, sur une expérience qui va de l’intime au politique. 

La genèse de Censored prend racine dans l’intimité des deux sœurs Apolline et Clémentine Labrosse. Lyonnaises, elles arrivent à Paris il y a deux ans, en pleine débâcle personnelle. Leur mère vient de faire voler en éclats la cellule familiale, au terme de longues années de “violences psychologiques” subies dans le silence écrasant d’un environnement “catho” et “bourgeois”. En même temps que la séparation de leurs parents et leur arrivée dans la capitale, Apolline et Clémentine Labrosse, 22 et 26 ans -la première alors étudiante en stylisme et la seconde aspirante journaliste chez Vice et à la Street School-, amorcent une prise de conscience sans précédent. À la révolution intime qu’elles sont en train de vivre, s’ajoute un éveil politique et féministe qui leur donnera des envies d’action. Des discussions ont lieu dans l’appartement qu’elles partagent, #MeToo en toile de fond. L’une manie les mots, l’autre les images: l’idée de lancer un magazine s’impose naturellement à ces novices en la matière, issues d’une famille dont l’intérêt pour la culture se limite à de sporadiques visites au musée. “On s’est dit que si on attendait d’avoir toutes les compétences requises, on allait jamais le faire”, explique Clémentine Labrosse ce matin-là, dans un café parisien.

Un bordel aussi personnel que politique, qui dit le désordre des féminités et la nécessité des émancipations.  

À l’automne 2018, Censored est lancé avec un numéro zéro baptisé Un Corps à soi, une femme à la poitrine dénudée en couverture. Distribué pratiquement de la main à la main et disponible à Paris, Lyon, Saint-Etienne ou Marseille, cette revue plutôt luxueuse a suivi un rythme de parution trimestriel pour sa première année, mais pourrait revoir sa périodicité à la baisse -ses deux créatrices ont des jobs alimentaires, elles courent après la montre. Chaque numéro est conçu autour d’une thématique, comme les masculinités, le désir ou, la dernière en date, la santé mentale. On trouve dans cette édition parue en septembre des collages, des interviews de Gabrielle Deydier ou de Paul B. Preciado, un shooting mode réalisé en argentique avec une technique ancienne, un article qui met en parallèle Michel Foucault et Britney Spears ou encore une playlist exclusivement féminine, qui s’étend de Bessie Smith à Shay en passant par les Cocteau Twins. Un beau bordel aussi personnel que politique, qui dit le désordre des féminités et la nécessité des émancipations. Interview.

 

 
 
 
 
 
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« MONSTER » COVER CENSORED NUMÉRO 03 📷 @emmapicq W/ @djenebarosa hair by @nicophilippon

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Quel a été le point de départ de Censored

Au début, c’était une blague. Et aussi une manière de nous exprimer. Censored est un projet assez intime, il est truffé de photos de famille, de collages… Il y a des ordonnances qui appartenaient à ma grande tante et qui évoquent ses règles, ce genre de choses. On reprend à notre compte l’adage selon lequel l’intime est politique, car on s’est rendu compte que ce qu’on vivait, tous les tabous qui existaient dans notre famille tradi et catho de Lyon étaient en fait assez systémiques. On aborde donc à chaque fois des thèmes pour déconstruire notre vie personnelle mais aussi ce qui se passe autour de nous. C’est notre manière à nous de protester. 

Est-ce que certains magazines vous ont inspirées?

L’idée était plutôt de savoir ce qu’on ne voulait pas reproduire. On a acheté et regardé des tas de magazines, dont des féminins, et on a conclu qu’on recherchait quelque chose de beaucoup plus brut esthétiquement. Et d’un autre côté, tous les magazines de mode qu’Apolline utilisait pour ses recherches à l’école ne nous semblaient pas assez engagés sur le fond, et notamment sur les questions des femmes et du genre. On a donc voulu mixer ces deux réflexions. 

Les féministes ont beaucoup investi le terrain des fanzines: pourquoi être parties sur un objet plus luxueux? 

On voulait que ce soit beau et léché de l’extérieur, que ça reprenne les codes du magazine classique, mais à l’intérieur c’est le bordel, on essaie de montrer de la colère. L’idée, c’est toujours cette contradiction entre la beauté et le chaos, et on la met en scène jusque dans le papier qu’on utilise: certaines pages sont en papier glacé et brillant, d’autres en mat. J’ai grandi avec le Elle de ma mère et j’adorais, je voulais ressembler aux meufs qui étaient dedans, et en même temps l’inspiration vient effectivement de fanzines que des femmes auto-éditent. J’adore cette idée de cri du cœur, de ne rien attendre des autres et de se lancer avec sa petite imprimante. 

Propos recueillis par Faustine Kopiejwski 


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