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Ma Rainey, la “Mère du Blues” qui n’en faisait qu’à sa tête

© David Lee / Netflix


Même dans Le Blues de Ma Rainey, un film qui porte son nom, Ma Rainey reste en arrière-plan. Dommage, car cette femme, noire et bisexuelle, a changé le monde de la musique.

1927. Sous une tente perdue dans une forêt géorgienne, Ma Rainey chante. Elle porte une robe clinquante, de gros bijoux qui brillent, des dents en or et un maquillage grossier. Elle agite un éventail en plumes bleues majestueux, danse lentement et le public adore ça. En une minute, Le Blues de Ma Rainey de George C. Wolfe, disponible sur Netflix depuis le 18 décembre, réussit à nous donner une idée de la femme hors-norme qu’était Ma Rainey. Son style unique en fit l’une des premières stars noires nord-américaines, si ce n’est la première, et inspira des générations d’artistes.

 

Noire et fière

Gertrude “Ma” Rainey est née dans le sud des Etats-Unis, à la fin du 19ème siècle, probablement en 1886, dans la pauvreté et la ségrégation. Adolescente, elle rejoint des troupes itinérantes de vaudeville, minstrel show et tent show. En 1902, elle entend une jeune chanteuse chanter le blues et décide d’adopter ce nouveau style musical. Peu après, suite à son mariage avec le chanteur Pa Rainey, elle adopte le nom de Ma Rainey. “La mère du blues”, comme on l’appellera, est née. Lors de ses tournées dans le Sud, elle fait évoluer ce style et le rend populaire. Le blues lui permet de raconter l’expérience de vie des personnes noires, ce qui ne se faisait pas avant. Ma Rainey ne mâche pas ses mots, elle chante l’alcoolisme, la prostitution, l’adultère, le jeu, les inégalités, la prison et le sexe de façon crue. Son succès est tel qu’elle est l’un·e des premier·e·s chanteur·se·s noir·e·s à profiter de l’apparition des labels de musique. En 1923, elle rejoint Paramount Records. Elle enregistrera une centaine de chansons pour le label, notamment avec Louis Armstrong ou Coleman Hawkins. Elle compose une grande partie de son répertoire. Ses chansons, et avec elles le quotidien des noir·e·s, s’immiscent ainsi dans les foyers américains, noirs comme blancs.

Le Blues de Ma Rainey met son attirance pour les femmes au centre du film.

Divorcée et puissante

L’influence de Ma Rainey ne se limite pas à des albums vendus, elle a aussi été un modèle pour les femmes de son époque en affichant son autonomie. Après son divorce, sa carrière explose vraiment. Fine femme d’affaire, elle sait ce qu’elle vaut. Son combat pour une rémunération plus juste pour elle et sa troupe est d’ailleurs l’un des points centraux du film Le Blues de Ma Rainey. La chanteuse doit se battre pour se faire respecter et payer correctement par des hommes blancs pour qui elle n’est qu’une porte vers le public africain-américain et le dernier engouement du public blanc. Elle en a bien conscience. D’un côté, elle affiche avec fierté sa réussite en mode panache, grosses blindées et bling-bling. De l’autre, elle met de l’argent de côté. Quand sa carrière s’essouffle dans les années 30, elle n’est pas prise au dépourvu. Elle retourne dans sa ville natale de Géorgie et tient des théâtres avant de succomber à une crise cardiaque en décembre 1939, à l’âge de 53 ans.

 

Une femme libérée

Pas étonnant que le cœur de Ma Rainey ait laché. Rock-star avant l’heure, elle vit intensément l’ambiance électrique et progressiste des grandes villes américaines des années 10 et 20. Elle boit, elle couche et ne s’en cache pas. Dans ses chansons, elle affiche sa bisexualité. Dans Prove It on Me, elle chante “Went out last night with a crowd of my friends / They must’ve been women, ’cause I don’t like no men”. Selon le site queerculturalcenter.org, ces paroles font référence à son arrestation en 1925 pour participation à “une orgie chez [elle] avec des femmes de sa troupe”. Le Blues de Ma Rainey met son attirance pour les femmes au centre du film. La chanteuse, interprétée par Viola Davis, s’affiche en effet, à l’hôtel comme en studio, avec sa dernière copine en date. Dans le film, Ma Rainey dégage une énergie butch et sensuelle fascinante. Dans la vraie vie, la chanteuse n’a jamais accepté les normes de genre. Elle ne cherche pas à être douce et jolie -elle n’était de toute façon pas une belle femme- son pouvoir magnétique lui vient de sa voix, sa confiance en elle, son énergie.

Sans elle, il n’y aurait peut-être pas eu de Billie Holiday ou de Josephine Baker, deux autres femmes noires bisexuelles.

A l’origine de la musique moderne

Par sa musique et son attitude, Ma Rainey a façonné la musique moderne. Elle a influencé des générations de chanteuses de blues noires, notamment la grande Bessie Smith, qu’elle a formée et avec qui elle aurait eu une relation, et a redéfini ce que pouvaient faire les femmes noires. Sans elle, il n’y aurait peut-être pas eu de Billie Holiday ou de Josephine Baker, deux autres femmes noires bisexuelles. En dessinant le visage du blues, elle a de fait dessiné le visage de la pop occidentale puisque celle-ci tire son existence du blues, comme le rappelle Esquire. On retrouve son influence jusque dans le travail de Francis Cabrel, qui lui rend hommage dans la chanson Cent ans de plus. Mais tout cela n’empêcha pas Ma Rainey d’être oubliée du grand public. Il faudra attendre 2019 pour que le New York Times publie sa nécrologie dans une volonté de mettre en avant celles et ceux que l’Histoire a oublié·e·s. Le Blues de Ma Rainey, adapté de la pièce de théâtre d’August Wilson de 1982, raconte avant tout la façon dont une troupe de musique fait face au racisme quotidien. Puissant, émouvant, audacieux, ce film devrait recueillir quelques nominations aux Oscars. Espérons qu’il donne envie à Hollywood de nous offrir un film ou une série dans laquelle on verrait Ma Rainey s’éclater en soirée, draguer à tout va, tenir tête aux hommes et soutenir ses adelphes noires.

Aline Mayard


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