culture

Cinéma

Louise Bourgoin aimerait voir plus de mères complexes au cinéma

"L'enfant rêvé" © Michael_Crotto


L’actrice Louise Bourgoin est à l’affiche de L’enfant rêvé, de Raphaël Jacoulot. Elle était enceinte sur le tournage et nous a parlé de ses attentes quant à la représentation des femmes, mères ou non, au cinéma. 

On retrouve Louise Bourgoin au milieu de maquettes de bateaux dans une salle tranquille de l’hôtel Grand Amour dans le 10ème arrondissement de Paris. Ce n’est pas tant le contexte sanitaire que l’actrice trouve étrange mais plutôt de faire une pause dans le tournage de la saison 2 d’Hippocrate pour laquelle elle a déjà cumulé près de cent jours de travail. Et les deux sont un peu liés puisque cette série raconte notamment le manque criant de moyens dans l’hôpital public et que le tournage a justement été mis en pause à cause du confinement. Louise Bourgoin y retrouve le personnage de Chloé Antovska, une interne au caractère bien trempé. Mais pour l’heure, l’actrice qui a fait ses débuts sur Canal+, est venue nous parler d’un autre rôle, celui de Patricia qu’elle tient dans le film de Raphaël Jacoulot, L’enfant rêvé, en salles le 7 octobre. Cette jeune femme se retrouve au cœur d’une passion dévorante avec François (Jalil Lespert), un homme marié rongé par son désir de paternité. Autour d’un coca, l’actrice affable et très réfléchie, nous a parlé des stéréotypes dans le cinéma français, du désir de paternité, de son rapport à la maternité et du rôle de Chloé Antovska. Rencontre.

 

Qu’est-ce qui t’a plu dans le rôle de Patricia?

C’est avant tout le personnage de François, incarné par Jalil Lespert, qui m’a interpellée. Le désir de paternité me semblait être un sujet assez inédit, je ne l’avais jamais vu abordé dans un film. Je me suis dit que L’enfant rêvé était important sur ce plan. Le rôle de Patricia est un rôle plus secondaire par rapport à ce que j’ai pu incarner jusqu’ici, mais j’ai trouvé ça très intéressant de participer à l’étau qui se resserre autour du héros très taiseux, incapable de parler. Le genre de personnages qui me plaît beaucoup au cinéma.

Tu as déjà joué des rôles dans lesquels tu questionnais la maternité (Un heureux événement). Ce film aborde un autre sujet peu traité: le désir d’être père. Ça t’intéressait particulièrement?

Le plaisir d’être père a souvent été dépeint au cinéma, par exemple dans Kramer contre Kramer de Robert Benton. Sauf qu’il s’agit toujours d’un désir féminin, qui est accompagné par le personnage masculin. Le désir masculin de paternité n’est jamais le point de départ. Comme si c’était généré par quelque chose d’hormonal, qui donnerait de façon un peu hystérique envie aux femmes de faire des enfants. Alors que l’on peut très bien avoir une envie presque amoureuse et sentimentale de paternité, avec l’ambition de transmettre. Dans le film, comme le couple n’arrive pas à avoir d’enfants, se pose la question de l’adoption. Pourtant, pour François, ce n’est pas la même chose, et je trouve ce sujet intéressant. Pourquoi faut-il absolument qu’un enfant soit biologiquement le nôtre, un mélange de nos ADN? Que projette-t-il dans ce code génétique, dans ce sang familial?

“On montre trop souvent des personnages de mères infaillibles, très droites, très fortes.”

Tu étais toi-même enceinte sur le tournage. Qu’est-ce que ça change pour toi, dans la manière de travailler avec ton corps? 

C’était plus difficile que d’habitude! Quand on est enceinte, on a une grande labilité émotionnelle et on pleure assez facilement. Or je ne voulais pas expliquer au spectateur ce qu’il faut ressentir, être dans la démonstration et le pathos. J’essayais sans cesse de me freiner. Ce qui est aussi très particulier, et je ne sais pas si c’est très féministe de dire ça, c’est qu’en étant enceinte, j’avais l’impression d’avoir un petit locataire dans mon ventre, qui m’appartenait à moi mais qui appartenait aussi à quelqu’un d’autre, au père en l’occurrence. Pendant les scènes d’amour, j’avais une impression de transgression du fait de ce sentiment de ne pas m’appartenir totalement. Quelque chose de mon intimité personnelle était montrée à l’écran à travers cette grossesse. C’était troublant et intéressant en tant qu’actrice. Habituellement, je n’ai pas de pudeur particulière, mais quand je sentais le bébé bouger pendant des scènes intimes, j’étais sans cesse rappelée au fait que c’était mon corps à moi et pas celui du personnage. Et bien sûr, je ne pouvais pas tout faire physiquement et j’étais très vite essoufflée.

La maternité reste trop souvent un angle mort du féminisme et le film montre plusieurs aspects assez peu représentés du désir d’être mère: un parcours de PMA (à travers le personnage de Mélanie Doutey), un parcours d’adoption… C’est un sujet qui t’intéresse particulièrement?

Oui et d’ailleurs à ce sujet j’adore le film Victoria de Justine Triet avec Virginie Efira. Il est important, déjà parce qu’il a été réalisé par une femme, mais aussi parce qu’il montre un personnage de mère multiple, qui picole devant ses enfants, qui est faillible. On montre trop souvent des personnages de mères infaillibles, très droites, très fortes ou en tous cas forcément aimantes, parfaites, douces, aimables. Et il est vrai que souvent, les féministes que je lis ne répondent pas à mes questions sur la maternité, sur le fait qu’on lâche des ambitions professionnelles parce qu’on est trop peureuses avec nos enfants, sur le fait que ça légifère nos vies… C’est un vrai manque.

Justement, tu parles souvent en interview de tout ce que la maternité t’a apporté…

Depuis que je suis mère, je me raconte moins d’histoires. Je ne veux pas du tout généraliser mon expérience parce que j’ai des amies qui ont très mal vécu le fait d’être mères, je ne veux pas en dresser un portrait idyllique. Mais pour mon premier enfant, j’avais fait un plan de carrière, je voulais enchaîner les tournages, et j’ai été complètement prise au dépourvu par cet amour que je lui ai porté immédiatement. Je ne voulais pas du tout m’en séparer. Maintenant quand je bosse, je bosse, je rentabilise les moments où je ne suis pas avec mes enfants. Évidemment, j’ai moins de temps pour dessiner, peindre ou écrire. Ça sédentarise beaucoup!

“Les rôles de comédie sont très stéréotypés.”

Ces dernières années, tu as renoué avec la comédie, que tu avais abandonnée un temps à cause de rôles trop stéréotypés. As-tu l’impression que les lignes bougent? 

Oui, les rôles de comédie sont très stéréotypés, c’est pour ça que j’ai délaissé ce genre, de mes années Canal à 2016. Et puis, j’ai compris que je faisais tellement de films d’auteur·e que je commençais à être moins bankable et moins populaire. J’ai refait des comédies pour être plus vue, pour paraître moins élitiste. Et puis parce que j’aimais ces comédies! Le film L’un dans l’autre de Bruno Chiche pourrait être vu comme antiféministe mais ça m’amusait de jouer cette femme qui se réveille dans le corps d’un homme, pour voir ce qu’on attend du masculin et du féminin. C’était intéressant sur ce que ça disait de la société à ce moment-là. Ce qui m’a marquée pendant le tournage c’est que le metteur en scène voulait quand même que je sois belle. Il fallait que je “fasse” le mec mais que je sois jolie, j’imagine que c’était la limite de l’exercice! (Rires.)

Tu as parlé de Justine Triet, qui met souvent en avant des femmes complexes. Un peu comme Chloé Antovska, ton personnage dans Hippocrate. Ce sont des rôles que tu recherches? 

Oui! Thomas Lilti m’a vraiment proposé un rôle de femme qui me ressemble. J’ai l’impression d’avoir été Chloé Antovska dans tous mes films, mais que je devais la cacher. C’est agréable de la retrouver parce que je joue assez naturellement, je n’ai rien à feindre. J’ai quelque chose d’assez frontal que je dois habituellement contrer. Chloé, elle, est inattendue, elle n’essaie pas d’être aimée ou aimable et c’est assez rare. Je me suis souvent plaint que les personnages féminins que je recevais étaient stéréotypés ou trop linéaires. Si elle est belle, elle n’est pas drôle, si elle est maman, elle est douce. Comme je le disais, le rôle de Chloé Antovska m’a rassasiée: elle est complexe et profonde. C’est aussi le premier rôle de femme vraiment intelligente qu’on m’ait offert en douze ans de carrière: j’entends par là une major de promo, qui se sort de situations grâce à son cerveau. Et quand je disais qu’elle me ressemblait c’était plutôt sur le fait d’être très volontaire, pas sur le fait d’être surdouée! 

Tu dis souvent que ta carrière a pris beaucoup de détours. Quels détours aimerais-tu prendre désormais? Est-ce qu’écrire un scénario ou passer derrière la caméra t’intéresserait?

Maintenant que je suis mère, j’ai beaucoup moins de temps, mais je me dis souvent que j’aurais dû m’écrire un rôle. J’admire beaucoup des actrices et réalisatrices comme Valeria Bruni Tedeschi, Noémie Lvovsky ou Valérie Lemercier. Ce sont des femmes que j’aimerais suivre. Je dis que j’ai moins de temps maintenant, mais mes enfants m’ont aussi ouverte socialement. J’ai été actrice dès mes 24 ans et j’ai fréquenté beaucoup de gens de ce milieu. Désormais, je rencontre plein de personnes de milieux différents, ça me décentre beaucoup. Tout cela me ramène à des choses très complexes et inspirantes qui pourraient ancrer des futurs scripts dans le réel.

 

 

Propos recueillis par Pauline Le Gall

L’enfant rêvé, de Raphaël Jacoulot. En salles le 7 octobre 2020. 


NE MANQUEZ JAMAIS UN ARTICLE