culture

Livre

Lily Allen se livre dans une autobiographie émouvante et féministe

instagram.com/lilyallen


Parue l’année dernière en Angleterre, l’autobiographie de Lily Allen vient d’être traduite en France sous le titre Moi, exactement. Rencontre avec une popstar cash et féministe, que personne ne fera jamais taire. 

Elle est aussi lointaine et réservée en interview qu’elle est accessible dans son autobiographie. Avec Moi, exactement, paru l’année dernière en Angleterre et qui vient d’être traduit en France, Lily Allen se livre entière, sans filtre, avec une frontalité qui, souvent, bouscule. Sa vie de “fille de”, sa gestion chaotique du succès -sexe, drogue, alcool-, son absence d’orgasme avant un âge avancé, le fiasco de sa vie de couple, la perte d’un enfant à l’accouchement, une agression sexuelle par un cadre de l’industrie musicale, le harcèlement de la presse people ou le stalker schizophrène qui a bien failli la tuer: tout y passe dans ces mémoires vives, qui montrent l’envers de la vie de popstar avec un franc-parler rarement à l’œuvre chez les jeunes femmes de sa génération. Et où cette musicienne de 34 ans, mère de deux enfants, se réapproprie enfin sa propre narration.  

Lily Allen réussit à nous faire oublier tout ce qu’on croyait savoir sur elle.

Ouvertement féministe et ponctuant son récit de réflexions sur la place des femmes dans l’industrie musicale, Lily Allen réussit au fil de ces 300 et quelques pages à nous faire oublier tout ce qu’on croyait savoir sur elle. On la pensait enfant gâtée, issue d’un milieu favorisé -sa mère, Alison Owen est une productrice de cinéma à succès, son père, Keith Allen, un acteur reconnu outre-Manche-, on la découvre négligée par une mère workaholic et un père queutard et déserteur. On l’imaginait légère et haute en couleur comme ses chansons, on la perçoit paumée, fuyant la réalité et en pertes de repères. On la croyait imbue d’elle-même et pimbêche, on est surprise par son peu d’estime d’elle-même et bouleversée par ses appels à l’aide. Bref, en refermant Moi, exactement, l’idée de faire un gros câlin à Lily Allen nous étreint, et on se dit que notre rencontre avec elle en sera peut-être l’occasion. Pourtant, en cette fin d’après-midi dans un salon privé d’un hôtel de luxe au pied de la Tour Eiffel, la musicienne se préserve derrière une barrière invisible, qu’on aura bien du mal à faire tomber. Un réflexe de survie, sans doute, pour celle que la presse britannique a trop souvent malmenée. Et qui ne l’empêchera pas de répondre à nos questions avec sa légendaire honnêteté. 

 

En introduction de ton livre, tu dis: “J’écris ceci pour raconter mon histoire parce que c’est important de le faire, haut et fort et honnêtement, surtout quand on est une femme”. Si ce livre était vital pour toi à un niveau personnel, prendre la plume était-il aussi un acte féministe militant?

Ce n’était pas vraiment militant, non, mais je crois au pouvoir de la narration féminine pour montrer la réalité des femmes, de leurs sentiments et de leurs intentions. Historiquement, ça ne fait pas si longtemps que les femmes s’expriment librement.  

Tu écris déjà des chansons très autobiographiques. Écrire un livre était-il un exercice plutôt simple pour toi?

Non, car écrire un livre, c’est la démarche inverse de l’écriture musicale. Avec des chansons, on essaie de condenser de longues histoires pour les faire tenir en quelques minutes alors qu’avec un livre, on les étire. On prend une idée ou un sentiment et on l’enrobe de mots, d’adjectifs pour le rendre plus intéressant, plus beau et plus long. 

As-tu procédé à certains arrangements avec ta propre honnêteté?

Non. Je ne vois pas l’intérêt d’écrire un livre si ce n’est pas pour y dire toute la vérité. Cela étant, c’est ma version de l’histoire et ce n’est peut-être pas celle des autres protagonistes. On a tou·te·s notre propre façon de voir les choses et chacun·e interprète les événements à sa manière. Je suis sûre que ma mère, mon père, mon frère ou mes ami·e·s auraient leurs propres façons de raconter ces histoires. 

Tous les moyens sont bons quand il s’agit opprimer les femmes.” 

Sexe, drogue, alcool, mort, boulimie… tu évoques beaucoup de sujets tabous ou douloureux. As-tu laissé certaines choses de côté?

Oui, sans aucun doute. Si je ne l’avais pas fait, le livre ferait 20 fois son épaisseur actuelle! (Rires.) Mais je ne me suis rien interdit. Je me me suis surtout demandé ce qui pouvait être intéressant pour les gens, ce que ces derniers pouvaient retirer de mes expériences. Et je pense que de ce point de vue, j’ai accompli l’objectif que je m’étais fixé. 

Comment expliques-tu l’acharnement dont tu as régulièrement été victime de la part des tabloïds?

Comme je le dis toujours, lorsque ces médias attaquent quelqu’un, ce qui est visé c’est moins la personne que ce qu’elle représente. Dans mon cas, ce n’est pas moi qu’ils attaquaient, mais plutôt une jeune femme avec des opinions, qui paraissait avoir confiance en elle. Je voulais parler de choses importantes et ils se sont mis en tête de me déligitimer, de me discréditer, car ils ne voulaient pas que mon message passe. Tous les moyens sont bons quand il s’agit d’opprimer les femmes. 

Tu aurais aimé lire ce livre en étant plus jeune?

Je ne crois pas, sinon j’aurais changé de voie! (Rires.) 

Je suis privilégiée. J’ai un filet de sécurité, ce qui n’est pas le cas de la plupart des gens.

Ton livre est parsemé de citations féministes. D’où vient ta conscience féministe?

Je crois qu’elle était ancrée en moi. Ma mère a eu ma sœur quand elle avait 18 ans, elle venait d’une petite ville anglaise de bord de mer et s’est frayé son chemin à Londres. Elle a eu beaucoup de succès dans son travail et elle a accompli cela en élevant trois enfants toute seule. Je crois donc que mon éducation m’a fait vivre le féminisme de l’intérieur. On ne parlait pas en termes de féminisme à la maison, on le vivait. D’ailleurs, je pensais que le reste du monde était aussi avancé que nous à ce niveau-là et quand j’ai commencé à avoir du succès, j’ai été choquée du traitement que j’ai reçu; je croyais alors que les femmes pouvaient faire comme elles l’entendaient. Qu’elles pouvaient réussir et accomplir ce qu’elles voulaient. C’était l’exemple que j’avais eu avec ma maman. 

Les popstars ou les musiciennes qui s’expriment franchement sont toujours assez rares en 2019. Pourquoi?

Parce que lorsqu’elles s’expriment librement, elles sont traitées comme je l’ai été. 

On a l’impression que toi, tu n’as jamais eu peur. Pourquoi? Tu as plus confiance en toi que les autres?

Non je ne pense pas. J’ai juste une colère en moi, je déteste l’injustice, les inégalités, et je ne peux pas m’empêcher de m’élever contre celles et ceux qui les propagent. Ce n’est pas un acte de bravoure, c’est juste plus fort que moi. Cela dit, je pense que le fait d’être privilégiée a beaucoup à voir là-dedans, car je sais que même si tout m’était retiré, j’aurais toujours ma maman pour s’occuper de moi, je pourrais toujours aller dans sa belle maison. C’est comme si j’avais un filet de sécurité, quelque part. Ce qui n’est pas le cas de la plupart des gens. 

As-tu l’impression que les chanteuses pop ont plus de liberté avec leur corps maintenant qu’il y a dix ans ?

Non, bien au contraire. Il me semble que nos corps servent plus que jamais de marchandises et qu’ils sont perpétuellement jugés. Moi par exemple, je me suis fait un nom sur MySpace, mais ce réseau social mettait principalement en avant ma musique. J’ai ensuite réussi à utiliser Twitter de manière intéressante. J’ai commencé à galérer avec l’arrivée d’Instagram et je pense que c’est là que la plupart des gens sont maintenant, surtout dans le domaine de la pop culture. Tout tourne autour de l’image, des likes et de l’algorithme. Et le moyen le plus rapide pour les femmes de se faire connaître sur Instagram est de se dénuder. Je ne crois donc pas que ce soit libérateur du tout, c’est même l’inverse. 

 
 
 
 
 
Voir cette publication sur Instagram
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Moi, Exactement- Out tomorrow 👩🏻‍🎨🥐

Une publication partagée par LILY ALLEN 2.0 (@lilyallen) le

Le mouvement #BodyPositive non plus ne te paraît pas intéressant?

Si, mais je n’ai pas l’impression qu’il ait beaucoup d’écho en musique. 

Dans ton livre, tu racontes l’épisode terrifiant du stalker qui est entré dans ta chambre en pleine nuit et la façon dont tu as réussi à dépasser ton traumatisme grâce à un groupe de femmes qui a su t’écouter. Était-ce la première fois que tu expérimentais la sororité?

Oui, absolument. Jusqu’à ce moment-là, où tout s’écroulait dans ma vie -je divorçais, je n’avais plus de management-, tout avait été très positif. Et, comme par hasard, j’avais toujours été entourée d’hommes. Des hommes étaient à la tête de ma maison de disques, j’étais managée par un homme, mes avocats étaient des hommes, mon comptable aussi; tous ces hommes étaient là pour croquer une part de mon succès, mais à partir du moment où la situation a commencé à dérailler, ils ont déserté et ce sont les femmes qui ont débarqué dans ma vie pour m’aider. Avant cela, je pensais que les femmes étaient faibles à plusieurs égards, et je ne voulais pas être associée à elles à cause de cette prétendue faiblesse. En grandissant, j’ai cherché désespérément l’attention de mon père, qui était un coureur, et la façon dont lui et ses amis parlaient des femmes ne me donnait pas envie d’être l’une d’entre elles. Quand j’ai commencé dans la musique, les femmes n’étaient pas mes alliées, professionnellement parlant. Normal, puisque dans ce métier, on est constamment mises en compétition… Mais tous ces préjugés ont complètement disparu de ma tête depuis cinq ou six ans, évidemment. Je ne pense plus rien de tout ça aujourd’hui et j’espère ne jamais mettre de telles idées dans la tête de mes filles.

Tu rapportes dans ton livre avoir été agressée sexuellement par un cadre de l’industrie musicale. Pourquoi ne le nommes-tu pas?

Pour des raisons légales. Mon éditeur et ses avocats m’ont demandé de ne pas mentionner son nom. Il était dans le brouillon, mais il a été enlevé dans la version finale. 

L’actrice Adèle Haenel vient de s’exprimer sur les agressions sexuelles dont elle a été victime plus jeune et elle est peut-être sur le point de lancer un #MeToo en France. Penses-tu que la musique va, elle aussi, avoir droit à son #MeToo un jour?

Non, je ne crois pas. En tout cas, pas tant qu’il n’y a pas un vrai changement dans le fonctionnement des contrats. Moi par exemple, j’ai signé mon contrat quand j’avais 19 ans, et je viens seulement d’en sortir, à 34 ans. Donc si tu es une jeune fille et que tu es liée à une maison de disques pendant 15 ou 20 ans, les chances pour que tu dénonces une personne qui exerce son pouvoir sur toi sont très minces. Dans mon cas, c’est lorsque j’ai commencé à parler de mon agression dans ma maison de disques qu’ils ont commencé à ne plus investir sur moi… J’espère vraiment que la musique fera son #MeToo, mais je ne vais pas te mentir, pour l’instant je ne le vois vraiment pas venir. Ces gens sont trop puissants. 

Propos recueillis par Faustine Kopiejwski


NE MANQUEZ JAMAIS UN ARTICLE