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Documentaire

Avec “Les Rivières”, Mai Hua vient à bout de la malédiction qui hante les femmes de sa famille

Quatre générations de femmes réunies dans "Les Rivières", DR


L’autrice et réalisatrice Mai Hua livre dans son premier documentaire, Les Rivières, un témoignage bouleversant sur la constellation familiale féminine qui est la sienne, entre France et Vietnam.

Les Rivières, ce n’est pas seulement un documentaire sur les femmes de sa famille. Mai Hua le dit elle-même à l’écran: quand elle a commencé ce voyage cinématographique, elle ne savait pas exactement où elle allait, sinon débusquer ses blessures de femme, dont elle ignorait encore qu’elles lui avaient été directement transmises par ses aïeules. Son cheminement de Française née dans une famille vietnamienne est devenu un film, Les Rivières, qu’elle a projeté tout l’hiver aux 3 Luxembourg à Paris avant de lui donner un autre destin, confinement oblige, et de le recentrer exclusivement sur sa plateforme VOD. Elle s’apprête à reprendre la tournée en salles qui a été brutalement interrompue en mars. L’épidémie de Covid-19 est aussi le moment où sa grand-mère, que l’on voit fêter ses 90 ans dans le film, est décédée. Forcément, il y aura un avant et un après pour Mai Hua.

Le point de départ des Rivières, c’est la décision de sa mère d’aller chercher sa propre mère, la grand-mère de Mai Hua, atteinte de la maladie d’Alzheimer, au Vietnam, pour lui redonner le goût à la vie qu’elle a perdu en choisissant de repartir avec son mari passer ses vieux jours dans le pays où elle est née, après 40 ans passés en France. Un retour qui provoque la cohabitation de quatre générations de femmes et réveille tous les tabous familiaux. Le titre du film est une référence au prénom de sa grand-mère qui est celui d’une rivière, mais aussi à celle d’une ancêtre enterrée près d’une rivière et de sa légende, et enfin le fruit des recherches de Mai Hua sur les constellations familiales et les symboliques: “Dans certaines traditions, parmi les symboles du féminin, il y a la rivière intérieure, c’est ce que tu sais et que tu n’as pas encore contacté. Moi, quand j’ai décidé de laisser couler, ont émergé énormément de choses, dont ce film.” Un film qui est le premier de l’autrice de 42 ans -elle s’apprête à sortir une nouvelle coréalisation sur la masculinité– qui a construit une communauté solide depuis la création de son blog il y a neuf ans, et qui a beaucoup de choses à dire sur sa génération de femmes. Interview.

 

Comment est né ce film?

Il a plusieurs origines. Déjà, avoir filmé beaucoup de gens pour mon blog m’a donné la confiance nécessaire pour me lancer dans un long métrage. Puis j’ai eu une conversation décisive avec mon oncle quand je me suis séparée du père de mes enfants, qui me renvoyait à une supposée malédiction familiale féminine. Enfin, ma grand-mère est revenue vivre avec nous et j’ai voulu comprendre certaines zones d’ombre de l’histoire de ma famille, moi qui suis née à Paris et ai reçu une éducation très française tout en évoluant dans un univers métissé.

 

 

Quel est l’enseignement principal du film, pour toi et pour les autres?

Pour moi, l’enseignement principal, c’est qu’on souffre tou·te·s. La famille, c’est un lieu qui peut être très dangereux, je crois que toutes les familles sont dysfonctionnelles sauf que personne n’en parle. Les Rivières décrit les dysfonctionnements chez moi, mais ils font écho à ceux de tout le monde, car nous vivons tou·te·s dans un système de loyauté hyper bien ficelé malgré nous. La manière de guérir de tout ça, c’est de cultiver la relation à soi, c’est ce que j’ai essayé de faire en parlant à la première personne dans le film. Mais pour découvrir ta propre singularité, il faut la contacter et la connaître. Ce film est un film sur le fait de devenir adulte, de devenir ton propre parent. Je crois que c’est ce qui permet d’initier une transformation et de dialoguer avec ta famille.

Les Rivières, c’est surtout une histoire de femmes et de transmission via la maternité?

Les attentes que l’on a vis-à-vis de la mère sont énormes: il y a dès le départ cette idée de l’amour nourricier dont on a du mal à se détacher. Et puis, culturellement, on a du mal à voir que l’amour mère-fille se construit étape après étape. Ta mère, c’est aussi une personne qui a ses propres luttes, ses propres ignorances. J’ai compris que j’étais en colère contre ma mère puis j’ai compris tout ce qu’elle avait traversé, et enfin j’ai compris qu’en devenant médecin, elle avait dédié sa vie à guérir les autres. C’est après toutes ces étapes que j’ai renoué avec la personne qu’elle était et que j’ai réussi à créer une relation mère-fille sans nous réduire à nos rôles, en nous accueillant dans notre globalité.

J’ai voulu explorer cette relation aux fantômes, à l’invisible.

Y a-t-il une histoire vietnamienne dans votre lignée de femmes?

Bien sûr, mes deux parents ont grandi au Vietnam et sont arrivés en France à l’adolescence. Les Français·e·s sont tou·te·s des exilé·e·s, toutes les familles ont connu un arrachement à la terre. J’ai voulu explorer cette relation aux fantômes, à l’invisible, il y a dans Les Rivières un côté très bouddhiste, de résilience, où l’on ne raisonne pas en bien ou mal mais plutôt en action/réaction, quelles sont les circonstances qui font que tout arrive. Le film est construit comme un appartement avec des chambres en enfilade. Tu avances, tu avances, jusqu’à la dernière chambre où tu retournes le dernier matelas, et là, il y a une porte que tu ouvres.  

En quoi cette histoire est-elle universelle?

Tout le monde pense que le lien mère-fille va de soi, que c’est quelque chose qu’il faut cultiver. Or ma génération est issue de générations de parents qui n’ont pas appris à être parents. Mon film décrit en 2020 comment les gens ont traversé leur enfance, comment ils essayent de devenir adultes, surtout quand il s’agit de parents et grands-parents qui ont perdu une partie de leur humanité.

Quel conseil donnerais-tu à celles qui s’interrogent sur les malédictions familiales?

La malédiction, c’est essayer de comprendre ce qu’il y a derrière ce mot. En général, on l’interprète comme l’idée que l’on est le fruit d’expériences passées malheureuses voire tragiques. Comme si, d’une génération à l’autre, on se repassait un virus qui mute. Il faut comprendre quel est le virus, et accepter que tu n’es pas maudit·e parce que tu es l’antidote. Tu peux avoir été une partie du problème et en sortir, mais pour ça, tu dois changer tout ton fonctionnement. Alors, la vie devient bien plus belle et plus riche, plus sereine, plus liquide.

Propos recueillis par Myriam Levain


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