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Cœur de Pirate dézingue en chanson les préjugés sur la beauté des femmes

© Caraz


Cœur de Pirate revient avec un puissant plaidoyer pour une beauté décomplexée, loin des diktats du sourire imposé.   

Depuis que Béatrice Martin alias Cœur de Pirate a explosé, à la fin des années 2000, avec son tube Comme des enfants, la chanteuse, compositrice et pianiste québécoise ne cesse de nous surprendre et de nous émouvoir. Avec sa voix fragile d’abord, et ses mélodies mélancoliques, mais aussi par ses paroles qui alternent entre la poésie amoureuse et une verve plus subversive. En marge de son univers musical, la blonde aux tatouages de marin a imposé au fil des années une féminité de plus en plus singulière, tout en contrastes. En 2016, elle annonçait être queer et vivre avec une femme trans, la chanteuse, Laura Jane Grace. Une histoire de courte durée, avant un remariage avec le père de sa petite Romy, tatoueur. Plus tard, ce sera sur sa dépression et son alcoolisme que l’ex jurée de la Nouvelle Star s’ouvrira dans les médias au moment de son quatrième album, En cas de tempête, ce jardin sera fermé. Ce disque sorti en 2018 marque un nouveau tournant. Sur un titre bouleversant, Je veux rentrer, l’artiste évoque un viol conjugal qu’elle avait longtemps tu.

Sur scène comme dans sa vie, il ne faudrait pas compter sur l’artiste âgée de 31 ans pour se taire, ce qui a le don d’irriter les donneur·se·s de leçons des réseaux sociaux. L’an dernier, sur Twitter, un internaute lui faisait une remarque sur son physique (“Tellement maigre. Mais jolie”). Ce à quoi l’artiste répondait avec véhémence: “C’est soit on est trop grosse, soit trop maigre, soit trop vieille, soit trop pâle, bruyante, pas assez maquillée, trop maquillée. En tant que femme, nous ne sommes jamais assez, ou bien nous sommes trop. Et si vous me laissiez vivre ma p* de vie dans mon t-shirt, et je vous laisserais vivre la vôtre, parce que la société patriarcale m’a appris à ignorer les hommes alors que vous ressentez le besoin de me dire de la m*, destinée à me faire sentir désolée d’exister.”

On ne peut s’empêcher d’interpréter son tout nouveau single, T’es Belle, qui dézingue les injonctions absurdes faites aux femmes, comme son histoire à elle, même si beaucoup d’entre nous s’y reconnaîtront. Rencontre via Zoom avec la porte-parole pop d’une vision inclusive de la beauté qui fait du bien à entendre.

Comment est née cette chanson dans laquelle tu chantes: “T’es belle, c’est ce qu’on a toujours dit, mais juste quand tu souris / Pourquoi c’est toujours un non-dit que pour être aimer, faut être soumise / T’es conne si tu restes en silence/ T’es folle si tu prends la parole / Mais moi je sais ce que je veux devenir, c’est sur mes termes que je veux sourire”?

Je me suis fait la remarque que beaucoup d’hommes me disaient, en commentaires, sous mes photos Instagram que j’étais plus belle quand je souriais. Je pense que pas mal de femmes vivent la même chose. Ce n’est pas anodin. Ça veut dire, en filigrane, que pour être acceptée en société et aimée en temps que femme, il faut avoir l’air enjouée, tout le temps heureuse, avenante.

Tu as décidé de réaliser le clip toi-même, pourquoi ce choix?

En fait, la personne avec qui je devais travailler a été accusée d’inconduite sexuelle. Du coup je me suis dit, je le fais seule. Ce qui était chouette, c’est qu’au final, personne ne m’a dit quoi faire.

 

 

Dans cette vidéo, tu reprends des images célèbres de l’histoire de l’art, qu’as-tu voulu montrer?

Je suis habillée en cow-boy, un rôle donné aux hommes. Je voulais me réapproprier ce héros. J’ai fait la même chose en prenant des iconographies très connues. Je pose comme le Penseur de Rodin, qui est un homme. La Naissance de Vénus est rejouée avec une femme trans à la place de Vénus puisque quand tu fais ta transition, c’est comme une nouvelle naissance. Khate Lessard, ma Vénus, a fait une télé-réalité québécoise dont le plot twist était qu’elle soit trans. Ce que je trouvais bizarre. Les hommes pensaient qu’elle était une femme. Tant que tu ne passes pas pour “une femme”, c’est dangereux pour toi au moment de ta transition. Ces femmes sont très courageuses. Il y a aussi la déesses Shiva, une femme qui allaite et doit se cacher pour le faire, donc je lui ai mis un masque. Et enfin, la trinité apparaît à travers trois femmes qui font du yoga et dont on voit le sang menstruel couler. C’est une peur qu’on a en tant que femme d’être embarrassée par ce genre de situation alors que c’est naturel et que ça devait être banalisé.

Il y a ta fille aussi, dans le clip, tu voulais de cette manière lui transmettre un message? Tu chantes notamment: “Dès que l’on est enfant, au fil des films et des romans, on doit se faire emmener par un prince pour être délivrée”…

Le travail se fait dès l’éducation si on veut changer les choses, ouvrir les conversations en tant que parent de petites filles et surtout de petits garçons. La société actuelle est tellement inscrite dans le patriarcat qu’il faut commencer tôt pour faire bouger les lignes. Pour ma fille, Romy, j’essaie de lui donner confiance en elle pour pas qu’elle se dise un jour: “Je peux pas faire ça, j’y arriverai pas”.  Je voudrais qu’elle n’ait peur de rien.

“Il y a quand même une énorme différence dans ce milieu quand tu es un homme ou une femme.”

As-tu subi du sexisme de la part de ce milieu de la musique?

Ah oui. J’ai été victime de sexisme à plusieurs reprises. On oublie souvent déjà que je compose mes chansons et on me dit: “Je pourrais t’écrire un texte si tu veux”. Au début de ma carrière, des gens ont aussi ressorti des photos que j’avais faites, nue, dans l’intention de me “nuire”. Comme si c’était quelque chose de mal que de montrer son corps. On voulait me faire ressentir de la honte par rapport à ça. Un gars à qui ce serait arrivé, on aurait sûrement dit qu’il était sexy. En interview aussi, on m’a posé des questions déplacées sur des plateaux d’émissions regardées par des millions de personnes. On m’a par exemple demandé sur une télé française: “Est-ce que tu couches le premier soir?” Je ne vois pas trop le rapport avec mon actualité musicale. Et à chaque fois que j’émettais mon inconfort, on me disait que c’était des blagues, et qu’il ne fallait pas que ça ait l’air difficile de bosser avec moi. À la Nouvelle Star, on m’a aussi reproché de pleurer, d’être trop sensible. Ça m’a rendue plus forte mais je me rends compte qu’il y a quand même une énorme différence dans ce milieu quand tu es un homme ou une femme.

Au sein de ton label Dare to Care, des témoignages d’employé·e·s ont fait surface en juillet, accusant le président de la boîte de comportements abusifs. Tu avais dit alors: “En tant que personne qui a vécu des agressions sexuelles à plusieurs reprises dans ma vie, je ne peux pas rester là à rien faire, à soutenir un système ancré dans un patriarcat toxique. Je suis exténuée”. Qu’en est-il, depuis?

J’ai quitté mon manager appartenant à ce label. J’ai fait une offre pour racheter la maison de disques, et j’attends des réponses par rapport à ça. J’ai décidé d’agir pour ne pas qu’on perde tout et qu’on se retrouve à la dérive. C’est mon syndrome de Saint-Bernard, j’essaie toujours de sauver la situation.

Qui sont les artistes qui t’inspirent, et que tu suis de près?

J’aime beaucoup Kacey Musgraves, une chanteuse et guitariste américaine qui a beaucoup fait pour inclure la communauté LGBTQI+ dans la country, qui n’était pas un milieu très tendre avec les gays. Je suis aussi très inspirée par le changement radical récent de Louane et par la façon dont Taylor Swift a repris le contrôle de sa carrière et de son image, avec son documentaire et son dernier album. Grâce à des femmes comme ça, on osera encore plus faire des virages à 180 degrés.

Propos recueillis par Violaine Schütz

En concert à Paris à la Cigale les 6 et 7 avril 2021 et en tournée en France du 6 mars au 7 avril 2021.


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