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Pourquoi il faut (re)voir l'œuvre de Chantal Akerman, cinéaste révolutionnaire

“La Captive” © Studio Canal


Longtemps introuvables, de nombreux films de Chantal Akerman, cinéaste féministe et radicale, sont actuellement disponibles en ligne. À (re)voir absolument.

Les films de Chantal Akerman, cinéaste belge radicale, lesbienne et féministe, sont fondamentaux. Ils ont participé à la constitution du female gaze et ont influencé le travail de réalisateurs comme Todd Haynes, Michael Haneke ou encore Lars Von Trier. Pourtant, ils ont longtemps été introuvables. Dix d’entre eux, notamment les chefs-d’œuvre Je, tu, il, elle et Jeanne Dielman, 23, quai du commerce, 1080 Bruxelles, sont disponibles sur la plateforme de streaming LaCinetek jusqu’au 15 mars. L’occasion de (re)découvrir ces films essentiels, féministes mais pas que.

 

Une cinéaste radicale

Réputée lente, voire inabordable, l’œuvre de Chantal Akerman est pourtant tout sauf élitiste ou ennuyeuse. Mais elle est exigeante, car elle fait confiance au public, et le charge d’interpréter lui-même les images. Dans sa filmographie, on trouve peu de gros plans, souvent utilisés ailleurs pour créer une intimité ou une identification avec un protagoniste. Privilégiant des plans moyens, souvent fixes, qui montrent les personnages dans leur totalité, la cinéaste refuse de manipuler son public, et évite toute psychologisation réductrice.

 

Son premier court-métrage, Saute ma ville, écrit et réalisé en 1968 alors qu’elle a à peine 18 ans, est déjà radical. La réalisatrice se met en scène dans le rôle d’une jeune fille espiègle, qui rentre chez elle en fredonnant. Les mélodies sont d’abord innocentes et gaies, puis plus chaotiques et inquiétantes. Dans sa cuisine, entre deux tâches ménagères, la jeune femme scelle les portes et les fenêtres avec du scotch. Enfin, elle allume le gaz, et se fait sauter. Dans ce premier court provocateur, on trouve les thèmes qui habiteront toute l’œuvre de la cinéaste: l’horreur de la domesticité et l’aliénation féminine, les pulsions violentes, l’enfermement…

 

Une expérience du temps

 Chez Chantal Akerman, les plans sont longs, les scènes et les lieux se répètent. Mais ses films n’en restent pas moins captivants. Le temps s’étire, invitant le spectateur à éprouver l’œuvre plutôt que simplement la regarder. Dans D’Est, film documentaire sorti en 1993, la cinéaste filme les anciens pays du bloc soviétique, juste après la chute du mur de Berlin. Sans voix off ni interviews, elle opère de longs travellings dans les rues de villes grises et enneigées, s’attarde sur les visages curieux ou impassibles des habitants -une évocation intuitive, qu’elle dit avoir compris plus tard, des camps de concentration (sa mère et ses grands-parents ont été déporté·e·s à Auschwitz).

 

Dans La Captive, superbe adaptation de La Prisonnière de Marcel Proust, Akerman filme, avec la même lenteur mystérieuse, une obsession amoureuse. Le narrateur, jaloux maladif, suit partout sa compagne et l’interroge sans relâche sur ses fréquentations, la soupçonnant d’avoir des rapports avec des femmes -un autre thème récurrent dans la filmographie de la cinéaste.

 

Plaisir féminin et aliénation du quotidien

Avec l’immense Je, tu, il, elle, sorti en 1974, Chantal Akerman incarne une jeune femme seule dans sa chambre, qui regarde le temps passer, déplace les meubles, et couche ses émotions sur le papier. Dans la dernière partie du film, une longue scène de sexe passionnée entre deux femmes, la cinéaste représente la sexualité féminine et le désir de manière totalement inédite, sans hiérarchie ni objectification.

 

S’il reste hors-champ dans la quasi-totalité du film, le plaisir féminin est également présent dans Jeanne Dielman, 23, quai du commerce, 1080 Bruxelles. Opus de plus de trois heures porté par une Delphine Seyrig magistrale, le film dépeint trois jours du quotidien abrutissant de Jeanne, une veuve qui s’occupe seule de son fils et se prostitue occasionnellement. Jeanne, on le découvre, a mis en place des rituels obsessionnels, pour ne laisser aucune place dans sa vie à la spontanéité, au vide dont pourrait naître l’angoisse. Tous les jours, l’héroïne accomplit méthodiquement une série de gestes domestiques rigoureux. Mais lorsque quelque chose vient perturber sa routine, chaque petit signe que son quotidien se détricote -un bouton manquant, des pommes de terre trop cuites, une lumière qu’elle a oublié d’éteindre- nous fait alors redouter une inévitable déflagration. Dans ce film, son plus connu, Chantal Akerman crée du suspense à partir de la répétition, et place ainsi le geste domestique, souvent délaissé par le cinéma, au cœur de l’écran. Une œuvre immense à (re)découvrir rapidement, avant qu’elle ne disparaisse peut-être à nouveau.

Anaïs Bordages 


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