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Camille Bonvalet signe un premier roman fort sur le non-désir d’enfants

© Pascal Ito / Flammarion


La jeune romancière de 27 ans Camille Bonvalet publie aux éditions Autrement Échographie du vide, un roman qui raconte l’histoire d’une jeune femme qui décide de se faire ligaturer les trompes mais n’arrive pas à en parler à son conjoint ou à sa famille.

Un jour je me suis retrouvée à un dîner avec des ami·e·s bourgeois·e·s, catholiques et hétéronormé·e·s et on m’a demandé quand j’aurai un enfant. Pas ‘si’ je voulais un enfant mais ‘quand’. Sans remettre en cause ce désir un instant. Là j’ai parlé pour la première fois de l’idée de me faire ligaturer les trompes. Au vu du froid que ça a jeté, je me suis dit qu’il y avait peut-être là un bon sujet de roman!” Camille Bonvalet raconte ce souvenir en riant, avec le soupçon de nonchalance et d’humour pince-sans-rire qui habite et donne corps à son tout premier roman, Échographie du vide. Le genre de texte où l’on peut lire “la première fois qu’elle s’était fait traiter d’hystérique, elle mangeait une ratatouille sous une verrière”.

 

Rattrapage féministe 

Camille Bonvalet a ce talent, dans la vie et dans ses écrits, de manier la répartie féministe avec une distance et un second degré plutôt irrésistibles. Comme si elle était une narratrice née et qu’elle portait un regard d’une lucidité désarmante sur le monde qui l’entourait, de ses amis “cathos” à l’univers “bourgeois” dans lequel elle a évolué pendant son enfance à Rambouillet. Elle porte le même regard amusé sur ses rêves de devenir romancière. “J’ai toujours écrit avec l’ambition d’être publiée et j’avais une vision très romantique et naïve de l’écriture et de l’inspiration”, raconte-t-elle.

Camille Bonvalet met toutes les chances de son côté en s’inscrivant en 2016 au Master Création Littéraire de Paris 8, l’équivalent des diplômes de creative writing très répandus outre-Atlantique. La formation la sort de sa vision idéalisée de l’écriture. “En France, on considère qu’il n’y a pas besoin d’apprendre à écrire, explique-t-elle. Or le Master ne nous apprend pas à écrire mais à nous révéler à nous-même, il nous permet de rencontrer des auteurs·trices, d’avoir des conseils, un cadre…” Et pour Camille Bonvalet, il lui permet de se frotter aux écrits de Virginie Despentes, de Paul B. Preciado ou de Judith Butler. Pour la jeune femme, précédemment diplômée de l’EFAP, l’éveil féministe est immédiat. “Avant le master, que j’ai commencé à 24 ans, j’ai fait une école de communication où régnait une féminité hégémonique et une norme dominante très forte, analyse-t-elle. Quand j’ai découvert le féminisme grâce à mes professeur·e·s et mes camarades de classe, j’ai eu l’impression d’ouvrir les yeux sur le monde. J’ai tout rattrapé, tout inhalé d’un coup. Avant cela je lisais très peu de femmes, maintenant j’en suis outrée! Personne ne m’en parlait et je n’essayais pas de m’éduquer toute seule.

Quand on a envie de faire un enfant, il est difficile de savoir si ce désir est réel ou s’il est le résultat de constructions sociales.

Elle ne pense alors même pas que le sujet qui l’obsède, et sur lequel elle écrit, pourrait être profondément féministe: le questionnement du désir de maternité. “Quand je suis arrivée dans le Master, j’écrivais beaucoup de textes sur l’injonction à l’esthétique, sur les pressions sociales et sur la domestication du corps féminin, se souvient-elle. Je me suis dit que le pendant le plus insidieux était la reproduction. On n’impose pas directement aux femmes de faire des enfants, ces injonctions sont sourdes. De fait, quand on a envie de faire un enfant, difficile de savoir si ce désir est réel ou s’il est le résultat de constructions sociales. Quand j’ai commencé à écrire Échographie du vide, j’ai d’abord fait un premier jet très vindicatif, avec beaucoup de colère et peu d’humour. J’ai lu beaucoup d’essais et de romans et je me suis auto-éduquée. Grâce à cela, j’ai écrit une version qui est beaucoup moins dans le jugement.

 

Une héroïne ordinaire 

Le roman se déroule pendant quatre mois, une durée qui correspond au délai légal entre la première consultation médicale préalable et la seconde consultation où la demande de la patiente est mise à l’écrit. Un sujet qui reste tabou. “La ligature des trompes est possible depuis 2001 mais la procédure est très peu connue, explique Camille Bonvalet. Il existe une sorte de marché noir sur Facebook où des filles s’échangent des numéros de gynécologues qui pratiquent l’opération. C’est un vrai parcours du combattant de trouver quelqu’un. Normalement, tout·e gynécologue est obligé·e d’accepter de le faire tant que la femme est majeure et en mesure de donner son aval, mais dans la réalité, très peu de gynécologues acceptent. Et parfois ces dernier·e·s demandent à la patiente d’aller voir un psychologue pour attester que ce choix est délibéré.” Le plus douloureux pour son personnage n’est pas de trouver un praticien mais de se faire entendre. Le roman décortique toutes ses tentatives ratées de parler de ce sujet à ses proches. “En général, quand on ne veut pas d’enfants l’entourage a du mal à l’entendre, encore plus quand on envisage un geste radical comme la stérilisation.” Entre une mère obsédée par son apparence, un père qui juge sévèrement le physique de sa fille, et des amis qui viennent de donner naissance à un enfant, Emmanuelle se sent seule. Elle entame un long processus de gestation inversée où elle doit accepter ce qui est perçu comme un vide par la société.

“Je voulais déconstruire l’idée selon laquelle les femmes qui ne veulent pas d’enfants sont soit des militantes féministes radicales soit des célibataires éternelles.

Pour autant, l’autrice ne voulait pas qu’Emmanuelle soit un modèle de féminisme. Allongée sur la table du gynécologue, son héroïne ne pense qu’à son épilation. Elle est au long des pages parfois cruelle et Camille Bonvalet porte un regard acerbe sur son privilège social. “Mes livres préférés sont des romans comme Truismes de Marie Darrieussecq ou Rosie Carpe de Marie Ndiaye, dans lesquels les héroïnes sont conditionnées et jouissent en quelque sorte de ce conditionnement, explique l’autrice. Je trouve que c’est un point de vue intéressant pour faire passer des idées féministes.” Avoir une narratrice qui n’est pas entièrement déconstruite permet aussi à Camille Bonvalet de ne pas ranger son héroïne dans une case trop étroite. “Je cherchais à écarter toutes les raisons qui pourraient faire qu’elle ne voulait pas d’enfants, analyse-t-elle. Elle n’est ni féministe, ni militante, ni carriériste… Je voulais déconstruire l’idée selon laquelle les femmes qui ne veulent pas d’enfants sont soit des militantes féministes radicales soit des célibataires éternelles. Les femmes ne devraient pas avoir à se justifier de leurs choix dans ce domaine.

À travers son roman, elle dresse aussi un portrait souvent drôle d’une génération qui n’arrive plus à s’épanouir dans le monde du travail et qui balaye d’un revers de main les promesses d’épanouissement formulées par les générations précédentes. “Emmanuelle est obsédée par l’idée de devenir quelqu’un, analyse l’autrice. Quand on est une femme qui vieillit, on est évincée de l’espace public, des médias, des publicités… Il faut trouver une manière de se réinventer. Elle ne la trouve ni dans la maternité, ni dans le milieu professionnel, ni dans sa relation amoureuse puisqu’elle est un peu dépendante affectivement. Le roman explore cette envie de laisser une trace sans descendance.” Pour autant, le ton reste léger. “Presque joyeux!” nous affirme Camille en riant. Dédramatiser son sujet lui a permis de trouver sa voix. Et on a hâte de lire où celle-ci la mènera.

Pauline Le Gall 


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