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Comment Anaïde Rozam est passée d’Instagram aux plateaux de cinéma

© Philippe Mazzoni / CANAL+


Après avoir percé sur Instagram avec ses courtes vidéos, Anaïde Rozam passe à la vitesse supérieure avec un programme court, Clothilde fait un film, diffusé chaque dimanche sur Canal+.

Difficile d’être journaliste et de poser des questions à Anaïde Rozam. Parmi la galerie de personnages qu’elle explore sur Instagram depuis un peu moins de deux ans, l’une des plus réussies est celle de l’animatrice de Radio Vacuité, Véro, qui s’écoute parler de musique classique et pose des questions légèrement à côté de la plaque. Alors on se sent forcément un peu observée par cette jeune actrice de 23 ans. Une petite angoisse balayée immédiatement par son ton enjoué qui plante le décor. Ses 447 000 abonnés et les likes par milliers que récoltent ses courts sketchs hilarants au timing comique implacable ne lui sont pas montés à la tête.

Anaïde Rozam raconte volontiers son enfance “heureuse” entre une mère d’origine marocaine et un père “très parisien”. Ils se séparent quand elle a 8 mois et vit dès lors deux existences très différentes dans deux univers bien distincts. Chez sa mère, elle est l’enfant roi, chez son père elle doit partager l’espace et l’attention avec ses frères et sœurs. “Mon père m’a donné l’amour du théâtre, de l’opéra, de la musique classique, il m’a appris à être curieuse et m’a poussée à faire des études de psycho, analyse-t-elle. Ma mère m’a fait aimer le cinéma, elle m’a montré des tas de films et m’a aidée du point de vue du développement personnel, de mon bonheur intérieur.”

 

Observer et jouer

Enfant, ses proches lui disent qu’il faut absolument qu’elle soit comédienne tant elle adore se faire remarquer. “Quand j’avais cinq ans, je voulais plutôt être une star, se souvient-elle. Puis en grandissant, à 18 ans, j’ai pris des cours de théâtre aux Enfants Terribles et là j’ai compris que je ne savais rien du métier. J’ai appris à placer ma voix, à découvrir des textes, à travailler avec le corps. Et ça m’a même un peu déprimée parce que je me suis dit que j’étais à côté de la plaque, que certain·e·s jouaient déjà divinement bien.” Elle commence à ressentir l’envie d’être actrice, mais avoue aussi volontiers qu’elle voit cette carrière comme un moyen de “ne pas faire d’études”.

 

 
 
 
 
 
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Le titre de Gichtenbelt

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Au lieu de ça, elle s’inscrit en cursus de psychologie avec toujours la même idée en tête: se garder du temps libre et faire des études tranquilles. “Je me suis totalement trompée explique-t-elle. C’était passionnant mais très dur!” Débordée par les cours, elle arrête le théâtre. Et c’est dans ce contexte d’échec relatif qu’elle se lance sur Instagram. “J’ai commencé ces vidéos en me disant ‘c’est mort, je ne serai jamais comédienne’, explique Anaïde en riant. Je m’ennuyais, je me disais que c’était horrible de ne plus jouer, ça me manquait. Je me suis dit que si je pouvais jouer en story pour faire rire mes potes c’était déjà ça de pris. Quand j’ai commencé, j’avais trois abonnés et mon compte était privé. Mes amis et mon copain m’ont beaucoup encouragée à le mettre en public en me disant que je n’avais rien à perdre.”

Elle se sert de son talent d’observation et de son jeu de comédienne au timing parfait pour imaginer des petites saynètes ou elle interprète plusieurs personnages filmés en champ-contrechamp. Des dialogues dans lesquels elle se moque des Parisiennes, des mecs roots, des serveurs dans les cafés… Où elle joue autant avec les mots qu’avec les silences et les regards. “Quand j’étais adolescente et même maintenant, je n’arrivais pas du tout à m’imposer dans un groupe de personnes que je ne connaissais pas, j’étais en retrait.” Elle passe de l’enfant extravertie et “un peu chiante” (selon ses mots) à une jeune femme timide. Pour compenser, elle écoute et analyse les personnalités qui l’entourent. “Avant de faire mes vidéos, je me disais que cette timidité allait m’empêcher de faire quelque chose de ma vie. Et en fait, je me rends compte que pas mal de mes personnages viennent de ces moments où j’observais. Je suis contente de me dire que ce n’est pas vain!”

 

Le tremplin Instagram

Ces personnages existent dans sa tête et vivent avec elle depuis des années. “Certains personnages, comme Corinne, sont inspirés de personnes autour de moi. Corinne, c’est ma mère, je la faisais pendant les repas de famille ou avec mes amis. Certains personnages comme le mec un peu roots ou la Parisienne me viennent de personnes que je connais ou que je vois à la télé.” Elle n’écrit pas ses sketchs mais les imagine dans sa tête, souvent avant de se coucher. Elle les répète mentalement et les filme rapidement. En mars 2019, le YouTubeur Mister V partage une de ses vidéos. “En un jour j’ai gagné 40 000 abonnés explique Anaïde Rozam. Bizarrement, c’est assez violent. J’ai trouvé ça à la fois génial et à la fois bizarre de me dire que tout le monde allait voir mes conneries. Et puis, j’ai eu une illumination et je me suis dit qu’il fallait que je m’en serve comme une bande démo, qu’il fallait que je fasse des vidéos plus subtiles. Je ne savais pas si ça allait marcher parce qu’il y a un vrai fossé entre le cinéma et Internet.”

 

 
 
 
 
 
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Clothilde, mardi 2 juin 2020

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Elle affine son humour qui, bien que moqueur, reste volontairement bienveillant. “Au début, je faisais des vidéos où je m’adressais directement à la caméra, mais elles me laissaient un goût un peu amer, explique la jeune femme. Je parlais de ce qui me déplaisait en mon nom, comme du stand-up. Et puis j’ai commencé à interpréter des personnages et ça me parle beaucoup plus. Je n’aime pas l’humour méchant, ça me fait rire à petite dose mais je trouve ça rapidement malsain.” Dans le sillage de l’humoriste et chanteuse Camille Lellouche, Anaïde Rozam se filme en très gros plan, souvent en noir et blanc. “J’avais cette idée d’assumer le fait que je n’ai pas de moyens. Je montre ma tête en gros plan pour montrer mes mimiques. Et honnêtement, j’avais aussi en tête cette idée: si je m’expose sur Instagram, beaucoup de gens vont me voir et je n’ai pas envie de me faire critiquer sur mon physique et qu’on me dise ‘je n’aime pas ton t-shirt, tu as des gros seins, tu as des petits seins’… Donc là, le gros plan est assumé et personne ne m’embête avec ça!”

“Quand je me suis mise sur Instagram, j’étais sûre que ça me fermerait les portes du monde du cinéma.”

En octobre dernier, elle passe dans l’émission de Mouloud Achour, Clique. La rencontre fait des étincelles. “Il a découvert mes vidéos, il les a aimées et il m’a proposé de faire un projet ensemble.” Toute l’année, ils réfléchissent à un moyen de mettre en avant son talent. Ils décident de faire un programme court (diffusé chaque dimanche pendant l’émission depuis le 6 septembre) sur Clothilde, une jeune Parisienne totalement inexpérimentée qui rêve de faire du cinéma d’auteur. Le format est une sorte de mockumentary (faux documentaire) façon The Office où Anaïde/Clothilde s’adresse à la caméra pour raconter le making of de son film. “Ce personnage me vient de mes années où j’allais en soirée et où j’étais très timide, explique la comédienne. Je voyais des personnes plus vieilles que moi, qui avaient l’air très intelligentes. En retournant dans ces endroits par la suite, je me suis rendu compte que ces gens faisaient beaucoup de phrases abstraites qui n’avaient pas forcément de sens.” Elle apprend à faire vivre son personnage, qui doit s’étendre sur une série d’épisodes de deux minutes, et à travailler en équipe. Elle écrit avec Mouloud Achour et Dominique Baumard. Elle brise le format carré d’Instagram pour exister sur tout l’écran. Et en couleurs. “Dans mes petites vidéos, si je veux que le personnage soit dans l’espace, c’est possible. Là, j’apprends les contraintes de temps, de décor, de budget. Je tâte le terrain et je montre quelque chose de nouveau, je joue avec tout mon corps… Et je gagne ma vie!”

Anaïde Rozam a dressé des ponts qu’elle pensait impraticables entre Instagram et le cinéma français. On aurait pu l’attendre sur une scène de stand up mais elle se voit plutôt sur grand écran. Elle a décroché un petit rôle dans la saison 2 de la série Family Business et tiendra bientôt le premier rôle dans un long métrage de Carine May et Hakim Zouhani. “Quand je me suis mise sur Instagram, je pensais que ça signait mon arrêt de mort, j’étais sûre que ça me fermerait les portes du monde du cinéma. Ce n’est pas le cas et tant mieux!” Et les vidéos dans tout ça? Anaïde ne se met pas la pression. “J’ai moins d’inspiration qu’avant, j’ai moins le temps que quand je séchais les cours de psycho! J’ai les castings, l’écriture de Clothilde fait un film… J’en mets moins en ligne mais j’ai quand même pris le goût de ça, ces petites vidéos me font du bien et je suis sincèrement contente de faire rire les autres.” Et ça tombe bien: on y a pris goût aussi.

Pauline Le Gall

Clothilde fait un film, à retrouver tous les dimanches à 12h45 dans Clique


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