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Albane Linÿer: l’autrice qui veut rendre visible la littérature queer 

© Astrid di Crollalanza


Avec son premier roman J’ai des idées pour détruire ton ego et son projet de bibliothèque LGBTQIA+ itinérante -la Bibliothèqueer-, Albane Linÿer bouge les lignes d’une sphère littéraire française encore trop hétéronormative. Rencontre avec une autrice multi-casquettes. 

C’est dans le quartier du Marais à Paris -non loin de la Maison des initiatives étudiantes qui abrite depuis près d’un an la Bibliothèqueer-, que nous avons rencontré son instigatrice, Albane Linÿer. Ce jour-là, la jeune Parisienne arrive souriante, doudoune noire et bonnet vissé sur la tête, pour parer à la pluie torrentielle qui s’abat sur la ville. “J’ai la dalle”, lance-t-elle en s’installant sur la table bancale de la Caféothèque avant de s’aventurer dans le récit de son parcours.

 

Dans le sillage de Virginie Despentes 

Autrice, scénariste et créatrice de la première bibliothèque itinérante LGBTQIA+ de France, rien ne semble arrêter cette jeune femme de 25 ans au verbe franc. Après une enfance partagée entre la France et la Russie, des études en cinéma et en écriture de scénario à Lisbonne et Londres, elle sort le 22 août 2019 son premier roman, J’ai des idées pour détruire ton ego chez Nil Éditions. Ce premier opus au titre incisif, écrit sur cinq ans, est très remarqué lors de la rentrée littéraire tant il semble s’inscrire dans le sillage d’un Apocalypse Bébé de Virginie Despentes. Une inspiration dont ne se cache pas la principale intéressée: “Ado, j’ai découvert Sagan, Despentes, et toute une littérature très contemporaine. Avant cela, j’étais formatée par l’école et j’ai beaucoup lu de classiques, Flaubert, Balzac, Maupassant, une littérature de mecs cis blancs. Mais quand j’ai commencé à lire des autrices, je me suis dit que j’allais vraiment pouvoir faire ça, parler simplement et ne pas faire des phrases avec mille figures de style”, s’exclame la jeune femme. Avant de poursuivre: “La découverte de Virginie Despentes a été une énorme claque. Il y avait cette liberté de vocabulaire que je découvrais totalement. J’ai pris conscience que je pouvais écrire des choses beaucoup plus sèches, plus proches de moi et des femmes qui m’entourent.

 

Les anti-héroïnes mises à l’honneur 

Dans ce roman qui prend pour point de départ l’enlèvement d’une petite fille de sept ans par sa baby-sitter un brin délurée, le ton est cru tout en maintenant une véritable qualité textuelle. Dans le désordre ambiant, les lecteur·rice·s se laissent transporter par les différents personnages et le réalisme de leurs profils. Ce sont pour la plupart des anti-héroïnes comme on en connaît tou·te·s, qui tombent parfois sans se relever tout en gardant leur sarcasme et leur sens de l’humour. Des femmes attachantes pour ainsi dire, qui cultivent l’art de perdre avec dignité. “J’ai voulu parler de cette baby-sitter totalement à la masse qui se touche pendant son baby-sttting. Ça a vraiment été le point de départ. Ensuite, toutes les raisons qui l’ont poussée à en arriver-là se sont un peu alignées”, poursuit l’autrice. Pour ce qui est de leurs constructions, Albane Linÿer avoue les avoir laissées se développer seules, comme si ses personnages évoluaient indépendamment de sa volonté. Certain·e·s y verront un clin d’oeil à Luigi Pirandello et sa pièce Six Personnages en quête d’auteur, d’autres une grande capacité de détachement. “J’ai beaucoup forcé mes personnages à se construire seuls. Je les ai mis dans plein de situations différentes et je voulais voir comment ils réagissaient. Plus je pousse un personnage, plus je le découvre, et la plupart du temps, j’arrive à m’y identifier. Ces femmes, je les ai beaucoup construites les unes par rapports aux autres”, explique-t-elle. “Je voulais des personnages qui me parlent, quitte à être très tristes ou désespérés. Je voulais pouvoir faire émerger une ambiance, une atmosphère. Pareil pour le fait d’avoir des personnages féminins, ça s’est imposé avec l’histoire.” 

 

La Bibliothèqueer, une diffusion démocratique de la littérature queer 

En parallèle de l’écriture littéraire et scénaristique, c’est dans la Bibliothèqueer qu’Albane Linÿer investit le plus clair de son temps. Lancé en juin 2018, ce projet a pour objectif de diffuser une littérature queer, souvent invisibilisée, en installant des stands de lecture dans divers événements militants. La Queer Week, le festival féministe Comme nous brûlons ou encore le festival Les Autrices aux Grands Voisins, sont autant de manifestations où l’autrice a pu installer son impressionnante collection de livres. “Je me suis rendu compte que j’avais beaucoup de littérature queer. Vu que j’aime beaucoup les livres et qu’ils sont si peu mis en valeur, je voulais pouvoir les diffuser, que tout le monde puisse s’y intéresser et enfin lire une littérature plus déconstruite, moins hétéronormée”, ajoute-t-elle. 

En décembre 2018, c’est avec la Féministhèque -bibliothèque féministe participative- que la jeune Parisienne s’associe. Un partenariat qui lui permet une installation pérenne à la Maison des initiatives étudiantes de Paris, où elle détient une étagère entière pour stocker et faciliter l’emprunt de ses livres au public extérieur. Aujourd’hui, c’est avec la Constellation -tiers-lieu culturel LGBTQIA+- que la jeune femme compte bien collaborer et peut-être obtenir le statut d’association pour étoffer ce beau patrimoine littéraire. 

Aphélandra Siassia 


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