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J'ai couché avec un seul homme dans ma vie, et tout va bien

Virgin Suicides © Paramount Classics


J’ai 30 ans. Je n’ai jamais été larguée et je n’ai jamais largué personne. Non vous n’êtes pas en train de lire le journal de Bridget Jones et d’ailleurs je ne suis pas là pour me plaindre. Mais les faits sont là: la rupture, je ne connais pas. Et pour reprendre le principe du journal de Bridget…

– Âge aujourd’hui: 30

– Âge de mon dépucelage: 22

– Nombre de partenaires sexuels: 1

– Couple: 1

Aujourd’hui, autour de moi, la plupart de mes ami·e·s sont en couple, parfois parent·e·s, et quelques un·e·s sont célibataires. Ils et elles ont tou·te·s un point commun: ils et elles ont eu plusieurs relations, longues, courtes, avec un mariage à la clé, parfois un divorce ensuite, des relations Tinder… Bref, vous connaissez bien ces schémas, c’est la norme. Mais moi la norme, je ne connais pas.

De mon adolescence, je me souviens que l’envie de découvrir les relations amoureuses est apparue tout doucement et plutôt tardivement. Je partageais il y a quelques temps mes souvenirs de collège avec une de mes amies d’école supérieure, qui me disait qu’elle non plus, à cette époque, n’avait toujours pas roulé de pelles ni tenu la main d’un mec dans la cour de récré. On faisait en riant le constat qu’on devait avoir eu un retard de croissance et que nos hormones ne nous avaient pas tellement poussées vers ces expériences à l’âge où tout le monde les découvre.

Je me satisfaisais tranquillement d’être amoureuse de l’amour sans avoir besoin de le partager.

Je me souviens avoir eu quelques crushes, auxquels je rêvais longtemps, souvent en écoutant Britney (“My loneliness is killing meeee”), sans même avoir l’idée de révéler mes sentiments un jour à la personne concernée. Ce n’était même pas une option. Je me satisfaisais tranquillement d’être amoureuse de l’amour sans avoir besoin de le partager.

Au lycée, j’ai été un peu plus téméraire -vous noterez que j’avais de la marge de ce côté-là- et j’ai découvert les joies du flirt, sur MSN et SMS, sur les chats (OMG ces pervers qu’on s’amusait à chauffer) dans la file d’attente de la cantine et en voyage scolaire, et surtout, j’ai pris mes premiers râteaux. Je n’avais jamais été aussi proche alors de découvrir la relation de couple mais non, plusieurs fois non. Tant que j’ai été lycéenne, même si l’envie d’être amoureuse était là, je n’ai pas ressenti de pression à être en couple. Elle s’est installée petit à petit pendant mes études supérieures.

D’abord, il y a eu le premier été post-bac, avec les copines qui rentrent de vacances un sourire très fier sur les lèvres, en savourant qu’on leur pose LA question. “Alooooors?! Tu l’as fait ???

Puis il y a eu ma première année d’études et, entre deux allers-retours Paris-banlieue, quelques flirts sans importance se soldant par des refus d’avoir une relation plus sérieuse. Et ainsi de suite, la deuxième et la troisième année. Trois années à sentir que mon expérience s’éloignait de plus en plus de celles de mes ami·e·s. Certes, la plupart n’étaient pas en couple mais tou·te·s avaient des histoires, des chopes aux soirées étudiantes, ce qui petit à petit et à force de comparaison, faisait monter en moi une pression désagréable. Et moi? Moi rien, j’étais toujours vierge et je n’avais toujours pas eu de relation de couple.

En quatrième année, j’ai habité Paris. Terminées les heures passées dans le RER, à moi la liberté de l’improvisation! Dès le début de l’année scolaire, j’ai rejoué au flirt de voyage, soldé par un très beau “What happens in New York stays in New York”. L’histoire est sans importance -et sans relation sexuelle- mais elle a ajouté un poids à la pression que je ressentais, de plus en plus lourde sur mes épaules. Pourtant j’aimais ma solitude, vivre à mon rythme, avoir littéralement ma chambre à moi -un petit studio clair donnant sur les arbres d’une avenue. Me réveiller le dimanche matin et boire mon café seule avec mes pensées, la radio en compagnie sonore et une journée libre à remplir à l’improviste. Libre de prendre le temps de rêver, libre de goûter ce tête-à-tête avec moi-même. Je chéris ces souvenirs. La solitude m’est toujours aussi agréable et précieuse. Je ne me suis jamais sentie aussi créative que ces années pendant lesquelles j’étais totalement tournée vers moi-même.

Je me voyais plus tard vieille, seule et entourée de chats.

Au retour de mon voyage à New York cependant, j’ai ressenti un double sentiment d’urgence de solder cette Première Fois qui n’arrivait pas et de connaître enfin la vie de couple. Des scènes banales entre potes, une blague lancée par une amie “Oh, mais de toute façon on a tous perdu notre virginité à 17 ans!”, me filaient des angoisses. Immédiatement j’avais l’impression qu’on me lisait et que des lettres en néon clignotaient au dessus de ma tête “ELLE, NON”. J’avais la certitude que tout le monde connaissait cette ignorance que je taisais avec honte. Même auprès de mes sœurs, je n’assumais pas ma virginité et je ne me confiais pas à elles. Les statistiques étaient contre moi. Les clichés également. Je me voyais plus tard vieille, seule et entourée de chats. Ce qui n’a rien du cauchemar, disons-le, mais je n’avais pas alors le recul nécessaire. Le bourrage de crâne patriarcal était à l’œuvre: une femme ne doit pas rester célibataire.

Un soir en rentrant chez moi, j’ai été abordée en sortant du métro. Pour une fois, il ne s’agissait pas de harcèlement de rue: le mec était poli et sympathique. Il était aussi grand, très brun, dans un beau manteau bleu marine à haut col, soit le stéréotype assez rassurant de l’étudiant parisien. Il a débité quelques banalités et je lui ai donné mon numéro. Pour voir, par jeu et dans l’urgence. Il a fixé notre premier date au café en face de la Comédie Française et n’a parlé que de lui. “Le stress peut-être?” J’étais pleine de sollicitude: il fallait que ce soit le bon. Puis nous avions marché vers le Louvre et devant la pyramide de verre, il m’avait embrassée. C’était ridicule de fausseté et pour ajouter à ma gêne, un touriste nous avait pris en photo.

Mais nous avions eu un second rendez-vous. Je l’avais retrouvé près de chez lui, à Saint-Germain des Prés. “On va prendre un verre?” “Non, non je t’emmène direct à mon studio de répétition!” car il jouait dans un groupe à côté de ses études.

Je me suis promis de ne plus me faire violence pour coller à cette foutue norme.

Nous avions monté quelques marches d’un immeuble haussmannien et il avait ouvert une petite porte, à un demi-étage, sur une pièce exiguë tapissée de moquette rose et poussiéreuse. Dans un coin, un vieux matelas dégueulasse, dans l’autre un sanibroyeur, et entre les deux, une guitare, histoire de. J’étais scotchée. Pendant qu’il mettait de la musique sur une enceinte portable et qu’il décapsulait des bières tièdes, je pensais: “Tu vas être violée -cet endroit est lugubre-j’ai peur-lève-toi et casse-toi, maintenant! -oui mais et s’il devenait violent -Il vaut sans doute mieux que je reste- Mais pourquoi est-ce que je suis entrée ici?”

Je n’ai pas beaucoup de souvenirs de notre conversation. On s’est un peu embrassés. Il a fini par vouloir m’allonger, m’enlever quelques vêtements -sans vouloir enlever les siens. J’ai plusieurs fois refusé avant de céder -qu’on en finisse! Heureusement, aucun de nous n’avait de capote et il refusait de prendre un seul risque pour sa santé -la petite leçon de morale en bonus… comme si je risquais d’insister. Soulagement! Je n’aurais pas à quitter ma virginité sur une histoire glauque. Ou presque. Car il voulait son lot de consolation et ne lâchait rien. Je n’avais aucun désir, juste la crainte que ça tourne encore plus mal, alors, devant son insistance j’ai fini par céder encore et je l’ai laissé faire, sa tête entre mes jambes. Je me suis rhabillée rapidement ensuite. J’avais froid. Il m’a raccompagnée au métro et je suis rentrée chez moi en frissonnant. J’ai tremblé sous la douche. J’ai pleuré en me maudissant. Je me suis promis de ne plus me faire violence pour coller à cette foutue norme qui blâme le célibat et qui montre du doigt la virginité tardive.

Une année supplémentaire s’est écoulée après cette première expérience sexuelle détestable. J’avais 22 ans lorsque j’ai fait l’amour pour la première fois et c’était génial. Je ne parle pas de performance sexuelle -il est plutôt rare d’être expert quand on débute, mais c’était une expérience très douce, avec beaucoup de prévenance, d’écoute et une petite pointe d’humour en plus. Et après, j’ai eu la sensation, une fois encore, de détenir un secret que le monde entier pouvait lire sur mon visage, quand je marchais dans la rue. Je me sentais spéciale, plus puissante. “Ella elle l’aaaa”! Je n’en ai pas parlé pour autant car cela m’aurait amenée à révéler que j’étais vierge jusque-là -toujours cette honte sous-jacente, le poids de la norme ne s’envole pas comme ça…

Mais plus le temps a passé et plus j’ai savouré d’avoir dû attendre. J’avais rencontré une personne qui me plaisait beaucoup et dont j’étais très vite tombée amoureuse. Je savais que j’entamais une histoire sincère et j’étais en confiance. Cette Première Fois était tout ce que je pouvais espérer pour moi-même.

L’important, c’est d’être en accord avec nous-mêmes.

Aujourd’hui, je suis toujours avec cette personne et il est probable que je ne connaisse qu’une seule relation de couple. Cette année, nous avons eu un enfant. De temps en temps, en l’apprenant, certain·e·s sont surpris·e·s et m’interrogent: pas envie d’aller voir ailleurs? Pas peur de passer à côté de quelque chose? Ces questions m’étonnent autant que je les comprends: sortir de la norme est décidément déstabilisant. Mais non, je n’ai pas ce FOMO. Je sais que je passe surtout à côté d’un bon paquet de mecs cis hétéros pas déconstruits avec qui il me serait absolument impossible de vivre.

Ces expériences et ces réflexions, j’ai eu envie de les partager avec vous, lectrices de Cheek, comme j’aurais dû les partager à mes sœurs. Je les partage pour vous qui pourriez dès l’adolescence, vous sentir pressées de commencer une vie sexuelle qui ne vous attire pas pour le moment, pressées de vous mettre en couple. J’aurais aimé lire ces mots alors et j’aurais aimé qu’on me dise: c’est OK! Si tu restes vierge plus longtemps que la moyenne, c’est OK! C’est peut-être parce que tu n’es pas prête. Réfléchis à ton désir profond et tente de démêler ce qui relève d’une pression sociale, d’une norme sociétale, de ton propre désir. C’est OK de ne connaître qu’un·e seul·e partenaire, si tu es heureux·se et épanoui·e avec elle ou lui. Cela ne regarde personne d’autre que toi.

L’important, c’est d’être en accord avec nous-mêmes, dans le respect de notre corps, de notre consentement, de notre désir et absence de désir. Ne nous forçons pas à être conformes.


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