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Par Illana Weizman

Il est temps de libérer la parole autour du post-partum, et que vous écoutiez attentivement

Capture d'écran de la publicité Frida Mom


Lundi dernier, lors de la cérémonie des Oscars 2020, les Américains auraient dû voir une publicité qui a été rejetée par la chaîne ABC et l’Académie. Était-ce une réclame dont le contenu était violent? Sanglant? Sexuellement explicite? Était-ce une annonce publicitaire incitant à la haine? À caractère raciste? Misogyne? Rien de tout ça. Cette vidéo de soixante secondes mettait très simplement en scène une nouvelle mère et son bébé, à la maison, dans les tous premiers jours de vie ensemble. Une représentation honnête et non romantisée du post-partum. On y voit cette femme, réveillée par les pleurs de son nourrisson qui se lève péniblement pour le calmer. On aperçoit son ventre encore gonflé et cotonneux. Tout son corps est visiblement endolori, elle gémit et fronce les sourcils tout en se dirigeant vers les toilettes, lentement, elle a du mal à se déplacer. Elle a mal. En se levant, en s’asseyant, en marchant, en urinant. Elle a mal. Est-ce là le nœud du problème ? Est-ce là que réside l’obscénité? Dans la douleur des femmes? Dans le fait d’afficher cette douleur? Qu’est-ce-qui est à ce point insupportable?

 

Taisez cette douleur que je ne saurais entendre

Commençons par dire que la douleur des femmes est largement négligée voire raillée. Prenons la médecine moderne. Elle la sous-estime fréquemment et a tendance à la considérer comme psychosomatique. Saviez-vous que les femmes attendent en moyenne 16 minutes de plus que les hommes pour recevoir des analgésiques lorsqu’elles se rendent aux urgences? Cela vous paraît peut-être anecdotique mais c’est un des nombreux révélateurs de cette minimisation de la souffrance féminine. Ce biais genré mène à des erreurs ou des retards de diagnostic qui peuvent être dramatiques. Prenons l’exemple des récentes discussions autour de l’endométriose, une maladie qui touche une femme sur dix mais qui commence à peine à sortir de l’ombre. La faute aux femmes qui ne se plaignent pas? Non, la faute aux médecins qui ne veulent pas entendre. Pendant des décennies, elles se sont vu répondre que le calvaire qu’elles enduraient pendant leurs règles était psychosomatique. Et plus le diagnostic est long à être établi, plus les chances d’infertilité de la patiente augmente.

Si la douleur des femmes est largement minorée, elle l’est d’autant plus lorsqu’elle a pour origine leur utérus. Organe tabou. Obscène s’il en est. C’est observable aussi bien avec le cas de l’endométriose qu’avec celui du boycott de cette publicité qui montre une scène de post-partum réaliste lambda. Rien d’explicite, même pas une petite goutte de sang alors même qu’une femme en perd des litres IRL. Rien de graphique, juste la représentation très soft d’une femme dont le corps a été meurtri par une grossesse et un accouchement. En réalité, le simple fait d’évoquer cette souffrance est déjà trop violent, trop extrême, trop indigne.

 

 
 
 
 
 
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Raise your hand if you didn’t know you’d be changing your own diapers too🙋🏻‍♀️ After all these years in fashion I never could’ve guessed that disposable underwear would be my favorite piece of clothing but here we are! No one talks about the recovery and healing (yes even the messy parts) new moms go through. I wanted to show you guys that it’s not all rainbows and butterflies! It’s been tough, but my friend Chelsea @cmrh and ceo at @fridamom is making waves and starting honest conversations. It’s unbelievable the obstacles we still face talking about what women really go through. All their stuff she sent me has been a life saver.

Une publication partagée par A S H L E Y G R A H A M (@ashleygraham) le

 

Derrière cette non-reconnaissance de la douleur des femmes, une quête de contrôle

Nos sociétés patriarcales musèlent les femmes dans leurs expériences les plus traumatisantes. Elles cherchent à invisibiliser les violences qu’elles subissent et n’acceptent de voir des femmes que du lisse, du sans aspérité, du doux. Pas de cri, pas de sang, pas de sueur. Le corps post-partum vient ébranler ces attentes chimériques. Il vient défaire les fondations du mythe sans anicroche d’une maternité glorifiée. Il est brut, il est volcanique, il est blessé. Et c’est pour ça qu’il faudrait qu’on le cache. Pour ne pas faire dérailler la machine. Il faudrait que nous cachions la souffrance du travail de l’accouchement, les points de suture, les cris, les pleurs sous la douche, les pleurs dans la nuit. Il faudrait que nous ne donnions à voir que des bébés roses et des mamans arborant un sourire apaisé. Que nous ne montrions que des poupons qui tètent dans la plus grande des sérénités, pas de crevasses, pas de sang qui perle sur des tétons gercés par leur succion insatiable. Ayla, fondatrice de la librairie féministe La Nuit des Temps à Rennes raconte sur un post Instagram: “Mon ventre est aussi mou que de la pâte à brioche, mes seins passent constamment du mode gant de toilette à obus et inversement toute la journée. Le post-partum c’est souvent moche et douloureux et il est temps de le dire”.

 

Une confiscation d’information qui met la santé mentale des mères en péril

Si le vécu féminin ne rentre pas dans l’album d’images d’Epinal de la mère resplendissante et épanouie, si son expérience ne vient pas alimenter le mythe, elle est disqualifiée. Et pour les nouvelles mamans n’ayant jamais été exposées à la réalité du post-partum, la descente est violente: “Je n’étais absolument pas prête à affronter cette image de moi. La claque de cette non-préparation mentale, ce manque d’information a forcément participé à ma dépression. Savoir à quoi m’attendre m’aurait aidé, savoir que ça fait partie de l’expérience autant que les bisous sur les tout petits pieds de nos bébés. Il faut normaliser ce corps-là, cette expérience-là” affirme Morgane Koresh, militante féministe et maman de deux petits garçons.

J’aurais aimé qu’on m’explique tout ça, même crûment.”

Le post-partum est tout aussi harassant que la grossesse et l’accouchement, voire davantage, et il est complètement passé sous silence. Peu d’informations circulent à son sujet, dans les médias traditionnels, mais aussi dans les cercles familiaux et amicaux. Sur un plan personnel, je me demande encore aujourd’hui pourquoi ma mère, mes amies, ne m’en ont touché mot. Pourquoi gardons-nous ce secret? Pour coller à l’injonction de la femme qui sait se contenir et endurer sans moufter? Pour ne pas “faire peur”? Le savoir ne conduit pas à la peur. La connaissance, c’est le pouvoir. Si j’avais su qu’il était normal d’avoir des contractions des semaines après l’accouchement car l’utérus reprend sa taille initiale, je n’aurais pas pensé faire une hémorragie interne tant la douleur me tordait le ventre. Si j’avais su que mon sang allait couler pendant des semaines, je ne me serais pas senti souillée, anormale et effrayée les premiers jours qui ont suivi mon accouchement. La peur, c’est de ne pas savoir. La peur, c’est de ne pas être préparée: “J’aurais aimé qu’on m’explique tout ça, même crûment, je ne l’aurais peut-être pas entendu pendant ma grossesse car j’étais sur mon petit nuage mais au moins, après, ces mots m’auraient sans doute réconfortée, je n’aurais pas vécu ça dans la solitude et le silence”, confie Eva Kirilof, directrice de projets dans une agence de design londonienne.

La dépression post-partum touche 1 femme sur 6 en moyenne et elle est probablement sous-diagnostiquée. C’est sans compter l’éventail de difficultés psychologiques qui touchent les nouvelles mères. Le flou orchestré autour du post-partum, l’effacement volontaire des représentations culturelles de cette période de vie charnière pour les femmes participe à la détérioration de la santé mentale de celles-ci. Une société qui invisibilise un vécu féminin déterminant, un vécu qui doit être montré, raconté, exposé, pour réparer les mères et pour préparer celles qui le seront dans le futur est une société misogyne et irresponsable.

 

Le post-partum est une convalescence physique et mentale, une rémission

Les souffrances endurées sont âpres sur les plan psychologique et physique: “C’était comme avoir été renversée par un camion. Et je ne dis pas ça à la légère car j’ai été victime d’un accident de la route. Les semaines qui ont suivi mon accouchement m’ont replongée dans cet état-là. Le corps endolori, les jambes qui flanchent, les étourdissements, les douleurs la nuit, les couches, le sang en continu”, témoigne Sarah Mevel. Eva Kirilof utilise également cette image: “J’avais l’impression d’être rescapée d’un accident, mon corps était en vrac, je ne le contrôlais plus, ne le reconnaissais plus, je l’ai pris comme une trahison”.

J’ai les larmes aux yeux à chaque témoignage que je recueille sur les réseaux sociaux pour cet article. C’est ma propre souffrance que je vois en miroir. Mon fils a aujourd’hui deux ans mais cette période post-partum est implantée en moi, ce lieu de vulnérabilité absolue, ces douleurs nouvelles qui prennent possession d’un corps qui nous paraît étranger, presque ennemi: “J’étais loin d’imaginer qu’après mon accouchement, j’allais devoir éponger mon sang, ne pas pouvoir m’asseoir sans pleurer”, rapporte Masha du blog d’éducation sexuelle Mashasexplique. “J’avais le sentiment d’avoir déjà tout donné, je n’avais plus aucune force mentale et physique pour affronter tout ça. Je me rappelle encore très bien la douleur des contractions après l’accouchement, des points dans mon vagin, de ce corps entièrement meurtri et déformé”, relate Vanille Chais. Lola, libraire à La Rochelle me révèle: “Je ne tenais plus sur mes jambes. Je devais laver moi-même une plaie qui me faisait peur et sur laquelle on ne m’avait pas renseignée… Cette cicatrice dure et boursouflée, mon sexe comme une béance de guerre”.

Ce n’est pas propret, ce n’est pas sexy, mais c’est la réalité du post-partum. Et si, chers Oscars, vous êtes trop fragile pour diffuser ou visionner une inoffensive publicité de soins et d’hygiène pour cette période de la vie d’une femme, si c’est trop “explicite” pour vous, imaginez ce que c’est, pour nous, de la vivre.

 

 

À l’ère post #Metoo, la reconquête du pouvoir est dans la prise de parole et le partage d’expérience

Lorsque les femmes ont mal et qu’elles l’expriment, on ne les prend pas au sérieux. Lorsqu’on ne peut faire autrement que d’admettre l’existence de souffrances, on les range sous le tapis, on les tamise, on les ouate. C’est tout l’enjeu du boycott de cette publicité qui vient nous dire: vous avez le droit de souffrir mais de grâce, faites-le discrètement, sans tambour ni trompette. Ne venez-pas plaquer vos expériences douloureuses sous nos yeux. Un peu de dignité. Ce qui me fait penser à un article récent de Valérie Rey Robert au sujet des victimes de viol dont on dit très souvent qu’elles témoignent de façon digne et courageuse. Comme s’il fallait rester contenues pour être entendues. Respectables. Mais on s’en fout de la dignité. La dignité est une posture qui cherche à masquer la colère au-dessous. Nous avons le droit d’être en colère du traitement qui nous est réservé, des tentatives répétées et incessantes d’étranglement de nos souffrances. Alors racontez vos expériences, criez-les, racontez à vos amies, à vos sœurs à vos filles, ne nous laissons plus déposséder de nos vécus.


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