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Par Illana Weizman

Servilité, inégalité, maternité: comment le mythe de la mère idéale a muté pour encore plus nous accabler

Big Little Lies © HBO


Je suis mère depuis un an et demi. Je n’avais pas anticipé l’anarchie et l’ébranlement identitaire qu’est la maternité. Je n’avais pas anticipé ses conséquences sur ma santé mentale. J’ai frôlé la dépression. Je suis peut-être même en plein dedans. Pour aller mieux, j’ai réfléchi aux causes de cet état. Voici mon bilan, entre mythologie de la mère quintessentielle et inégalités au sein du couple, malgré une prise de conscience générationnelle.

 

Des fillettes coulées dans le moule de la maternité

Les difficultés que rencontrent les nouvelles mères tiennent d’abord dans le décalage entre la réalité de leur vécu et la glorification de la maternité qu’on leur sert depuis l’enfance. Toute cette grasse mythologie débute dans les premières années de vie. J’avais cinq ou six ans lorsque j’alignais avec amour mes poupées côte à côte, ma ribambelle de bébés de plastique beige, les joues rosies et les yeux ronds de cristal poli. J’étais une gamine parmi tant d’autres à laquelle on avait instruit des valeurs de douceur, de bonté et de délicatesse. Je guérissais les bobos imaginaires, brossais fébrilement les cheveux en fibres synthétiques de mes ersatz de bébés de peur de leur faire mal en forçant sur un nœud. De ces soins prodigués, je tirais une grande fierté. Puis, les années passant, ces traits se sont développés à grands coups de représentations télévisuelles, cinématographiques et publicitaires concordant à alimenter cette vision essentialiste de la femme comme pourvoyeuse de soins et d’attention aux autres: les petits-amis, les époux, les frères, les enfants, la terre entière.

 

La difficile transition de la mère fantasmée à la mère réelle

J’étais prête à devenir mère, j’en avais une envie folle, mélange d’évolutionnisme et de conditionnements culturels -que l’on peut agrémenter d’instinct maternel qui n’a en réalité rien d’instinctif. Je fantasmais le maternage, l’allaitement, la responsabilité d’un petit être vulnérable. J’étais programmée. Je ne saurais dire quand les premières résistances psychologiques sont apparues. Peut-être après la lune de miel des premiers mois, qui, malgré les difficultés tend plutôt vers l’excitation de la découverte et de la nouveauté. Peut-être une fois mes limites rencontrées, repoussées puis rencontrées à nouveau. Je sentais de plus en plus sourdement que l’existence de mon fils venait limiter la mienne. J’ai alors cherché du réconfort auprès de ma mère, sans vraiment me confier, par honte ou peur du jugement:

– Maman, c’était comment pour toi, la maternité?

– Un bonheur, ma fille.

– Tout le temps? Tu ne t’es jamais sentie étranglée par cette charge? 

– Jamais. Les enfants c’est ce qu’il y a de plus beau. 

Elle ment. C’est involontaire, mais elle ment. Elle se ment. Dans ce travestissement de la réalité, cette réécriture, elle se conforme symboliquement à ce qui est attendu d’elle.  Elle ne validera pas mes sentiments ambivalents vis-à-vis de mon fils. Une joie fourmillante mêlée à un sentiment diffus d’enfermement, un amour innommable sur lequel se superpose un violent sentiment d’emprisonnement. Comment trouver un épanouissement dans notre statut de mère si celui-ci orbite autour d’images et de situations idéalisées qui ne correspondent pas, peu, pas tout le temps, à la réalité?

“Les représentations mentales de la ‘bonne mère’ sont bien trop ancrées pour être défaites en l’espace d’une génération.”

S’il est vrai que la parole se libère autour des maux qui accompagnent l’entrée en matrescence, grâce à des podcasts tels que Bliss Stories ou des prises de paroles individuelles, les représentations mentales de la “bonne mère” -celle qui ne se plaint pas, celle qui jouit continuellement de la présence de ses enfants- sont bien trop ancrées pour être défaites en l’espace d’une génération. J’ai beau savoir que tout ceci n’est qu’histoires, que ces images sont contrefaites, qu’aucune femme ne peut en réalité être de point en point transcendée par l’expérience de la maternité, je ne peux réprimer des bouffées de culpabilité lorsque je ne veux pas être avec mon fils, lorsque sa présence m’étouffe, lorsque je veux partir loin retrouver la sensation de mon individualité.

 

Les réseaux sociaux comme relais et amplificateur du mythe

J’évoquais ma mère. Mais la pression à coller à ces idéaux maternels n’a pas disparu avec ma génération. En cause notamment, la propagation d’images d’Epinal à très grande vitesse sur les réseaux sociaux. Il y a bien sûr les influenceuses avec leurs mises en scène glamourisantes de la maternité, lui ôtant toute aspérité. Mais il y a aussi moi, mes amies et la grande majorité des nouvelles mères qui prennent part à cette illusion. Sur le feed d’une d’elles s’accumulent les photos de sa fille d’un an dans des tenues en mailles et en coton organique assorties à ses peluches ou aux tons pastel de sa chambre, sur celui d’une autre sont mis en avant les week-ends familiaux, les balades en forêt, et elle qui pose, impeccable, avec son rejeton. Sur mes stories Instagram, il y a les rires de mon enfant, ses pitreries, le gâteau du premier anniversaire et la décoration parfaite. Rien que les moments doux. Que rien ne dépasse. Zyneb Drief parle des “happy mamas”, devenues les “attachées de presse de leur bonheur familial très scénarisé”.

Les injonctions liées à la maternité nous assomment donc de l’extérieur, par tous les canaux possibles, mais sont également relayées en interne, par des femmes qui collent à des images archétypales pour se valoriser et pour éviter les sanctions sociales sous formes de jugements et de shaming. Ainsi, par la perpétuation de ces représentations, elles se retrouvent instigatrices de leur propre aliénation.

 

De la culpabilité de ne plus être uniquement au foyer, les mères compensent en hypermaternant

À l’époque de ma mère, les femmes étaient majoritairement au foyer pour élever les enfants, sacrifiant carrière et développement personnel. Être une bonne mère, c’était mettre sa vie et ses aspirations entre parenthèses, pour ses enfants. Ce n’est plus la vision actuelle. Notre génération valorise le bonheur individuel. Sur plusieurs décennies, les femmes se sont éloignées du foyer pour réinvestir le champ professionnel. Mais cette émancipation a un prix.

Sortant des clous du patriarcat sommant les mères d’être totalement dévouées à leur progéniture, ces dernières ont cherché à dépasser leur culpabilité en surinvestissant tout ce qui touche à leurs enfants. Pour ne surtout pas être perçues comme des mères absentéistes, elles deviennent omniprésentes. C’est ce que l’on observe notamment avec la tendance de l’“attachment parenting” ou maternage proximal dont l’idée fondamentale est d’être totalement dévoués à ses enfants et à ses besoins. En vrac et dans les très grandes lignes: allaitement et portage prolongés, cododo ou encore ne jamais laisser pleurer son enfant. En plus de ce maternage intensif, il y a la tendance au fait maison. Nora Bouazzouni parle de charge morale liée à la prise en compte des problèmes environnementaux avec, par exemple, la gestion de la logistique des couches lavables, celles des repas bio préparés quotidiennement etc. Ajoutons à cela l’éducation positive mettant l’accent sur la communication constante avec l’enfant en lieu et place des punitions et vous obtenez le modèle de la mère moderne parfaite.

“Cette nouvelle charge parentale retombe le plus souvent et le plus largement sur les mères.”

Évidemment, ces approches ont leur lot de bénéfices. La prise en compte des besoins émotionnels de nos enfants est meilleure pour leur développement que le tout punitif, les fessées et les brimades. Les yaourts faits maison et les recettes bio quotidiennes meilleures pour leur santé que les Danone industriels et les petits pots Blédina. Le problème est que cette nouvelle charge parentale retombe le plus souvent et le plus largement sur les mères. Selon l’Insee, en 2010, 71% des tâches parentales sont assurées par la mère. Et, même si se restructurent les représentations des rôles parentaux et qu’il est gratifiant socialement pour un jeune père d’être investi auprès de ses enfants, dans les faits, les schémas ne bougent pas, ou peu.

Le maternage proximal est également dérangeant dans son approche très essentialiste de la femme et de ses qualités “naturelles” d’abnégation, de don de soi. Je l’ai expérimenté. J’ai repoussé toutes mes limites. Malgré la fatigue, malgré parfois le manque d’envie. Mon fils et son bien-être passaient avant tout. Je l’ai allaité exclusivement pendant neuf mois alors que les deux derniers mois m’ont été extrêmement pénibles. Je n’en avais plus envie mais me faisais violence. Parce que c’était “mieux pour lui”. Je ne l’ai jamais laissé pleurer plus de 5 secondes et ne compte plus les fois où j’ai pleuré à même le sol dans sa chambre au moment des couchers que je redoutais comme la peste. J’ai jugé les mères qui laissaient pleurer leurs enfants quelques minutes, désespérées de retrouver un semblant de nuit à elles. Je me voulais louve, animale qui dort avec son petit, le garde en peau-à-peau le plus possible, répondant à ses besoins dans la seconde. Pendant une période je me suis plu dans ce rôle. Je n’en ai pas vu les dangers sur le long terme. Puis, petit à petit, j’ai commencé à me perdre. À perdre le sens de mon couple, de l’intimité avec mon mari. Je me suis perdue dans la fusion avec mon enfant, dans ce manque de frontières entre lui et moi. Mon enfant a besoin de moi. Mais moi, de quoi ai-je besoin? Qui suis-je en dehors de lui? Qui suis-je s’il est ma continuité? Et lui, comment se construit-il s’il fait partie de moi? Si je cherche toujours et encore à l’avaler dans cette omniprésence?

“On parle beaucoup de ce qu’un enfant apporte. Mais on nous cache une partie de l’histoire, la partie de ce qu’il nous retire.” 

Je ne dis pas que toutes les mères vivent le maternage intensif de la même façon. Certaines aiment ça. Certaines s’en nourrissent et ne se trouvent pas, comme moi, avec le sentiment d’être vidée. Je ne suis pas en train de dire qu’elles doivent se libérer de ces injonctions à être des mères jupitériennes. Je ne dis pas non plus que toutes les mères veulent coller à ce modèle, mais bien que la maternité aujourd’hui s’organise autour de ce modèle, avec un certain degré de culpabilité et de sanctions sociales pour celles qui s’en écartent.

 

Plaidoyer pour une parentalité plus saine

Devenir mère est en soi une étape démente. Quand on le devient, sa vie et son identité se trouvent ébranlées, avec tout à reconstruire: son rapport à un nouvel être, son rapport à soi, à son partenaire. On parle beaucoup de ce qu’un enfant apporte. Et c’est vrai, il apporte des nuances de bonheur encore jamais approchées. Mais on nous cache une partie de l’histoire, la partie de ce qu’il nous retire. Un enfant c’est aussi une lourde perte de soi. Dans ce contexte, le mythe de la mère idyllique est d’une violence inouïe pour beaucoup de femmes. Mon souhait est que l’on cesse cette idéalisation de la maternité. Je voudrais que l’on accepte que l’identité de la mère naissante soit en demi-teinte, ambivalente, évolutive. Que la maternité, c’est le sublime et l’aliénation. Pas l’un ou l’autre. Pas l’un après l’autre. Les deux superposés. Je voudrais aussi que la prise de conscience des inégalités au sein du couple se concrétise au travers de mesures politiques, que la société dans son ensemble se mette activement en quête de la parité réelle au sein du foyer. L’intime est politique. Un congé maternité et un congé paternité de même longueur pourraient être un excellent début puisque c’est dans les premiers mois qui suivent la naissance que se met en place un partage des tâches qui se pérennise. Prenez soin des femmes, prenez soin des mères. Prendre soin des autres n’est pas (qu’)une qualité féminine.


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