contributions

Par Aline Baudry-Scherer

Militer en ligne, c’est déjà militer

© Instagram.com/leschianteuses


Ça n’est pas une grande nouvelle, le militantisme a changé de visage. Dans les années 2000, il s’agissait d’adhérer à un mouvement, de payer une cotisation, d’aller en réunion, en manif, d’inventer des slogans, d’écrire dans des fanzines, de distribuer des tracts, de débattre jusqu’à l’aube dans des bars enfumés (parce qu’on fumait dans les bars, mais ça commence un peu trop à sentir la nostalgie, alors j’arrête là). Dans les années 2020, tout ça n’a pas disparu, loin s’en faut. Mais une nouvelle façon de partager ses idées fait désormais partie du paysage. Facebook, Instagram, Tiktok et les autres ont aussi leurs militant·e·s, leurs utilisateurs et utilisatrices engagé·e·s, celles et ceux dont la cause est brandie en étendard… mais un petit étendard en forme de smartphone, un étendard qu’on peut plier d’un mouvement de pouce et ranger dans sa poche.

“Faire le choix de rester dans ces espaces réellement publics, comme la rue, de demeurer hors de ces grands centres commerciaux que représentent les réseaux sociaux, c’est aussi refuser de se confronter au plus grand nombre.”

 

Gaffe aux GAFA

Ce type de militantisme peut poser problème. D’abord parce qu’il suppose d’accepter de s’exposer: aux autres militant·e·s, celles et ceux qui sont d’accord avec soi, bien sûr, mais aussi les autres, les opposant·e·s, celles et ceux qui vous agressent à la moindre occasion. S’exposer aussi à l’Etat, à la police, au pouvoir en place, et quand on s’y oppose, c’est un risque à prendre. S’exposer enfin aux GAFA, leur offrir nos données personnelles en échange de cet espace public (bien que d’entreprises très privées) d’expression. Pour des anarchistes, pour des féministes, pour des “gauchistes” qui rêvent d’un monde plus juste, plus social, c’est assez dérangeant, voire même totalement antinomique d’un point de vue éthique, de participer au développement des quelques entreprises qui dirigent déjà le monde, et pas de la manière la plus égalitaire qui soit. Oui, mais. Refuser ces outils, aussi privés et capitalistes soient-ils, c’est déjà un engagement politique. Faire le choix de rester dans ces espaces réellement publics, comme la rue, de demeurer hors de ces grands centres commerciaux que représentent les réseaux sociaux, c’est aussi refuser de se confronter au plus grand nombre. Refuser les réseaux sociaux et leur aliénation, c’est prendre le risque, en tant que puriste du militantisme, de se retrouver uniquement entre militant·e·s et vieux/vielles (et vieux/vieilles militant·e·s). C’est confortable, certes, mais sans doute un peu stérile.

 

S’adresser au monde

Les nouvelles générations, pour ne parler que de celles qui utilisent un smartphone depuis l’enfance, ont grandi avec Snapchat, Instagram ou Tiktok, voire même pour les ancien·ne·s, Twitter,  WhatsApp et Facebook. Certain·e·s admirent la réussite exceptionnelle -d’un point de vue libéral- de ces entreprises, d’autres, la plupart, ne questionnent simplement pas le modèle économique proposé par ces réseaux. Ils sont là, ils sont fun, ils sont gratuits, on y retrouve ses amis et on y communique facilement… Pourquoi s’en priver? Ainsi, militer en ligne, c’est juste s’adresser au monde, au plus grand nombre, aux vrais gens. Même si on n’aime pas le centre commercial, même s’il faut laisser ses infos à l’entrée, même si on ne peut pas le démolir avec nos petits bras, c’est aller y chercher les clients pour essayer de les en sortir, ou de les faire réfléchir, discuter, prendre du recul. C’est presque créer au milieu de ce centre commercial un espace pour le critiquer… Bizarre, sans doute. Efficace? Difficile à dire. Parce que c’est bien le deuxième point que soulève cette question du militantisme en ligne: est-ce que ça sert à quelque chose? Est-ce que tout ça, ce n’est pas un peu du vent, finalement? 

“Le reproche souvent adressé aux militant·e·s en ligne, c’est cet aspect un peu facile, un peu futile de leur action.”

A quoi ça sert?

Le reproche souvent adressé aux militant·e·s en ligne, c’est cet aspect un peu facile, un peu futile de leur action. On leur dit que caché·e·s derrière leur écran, ils et elles peuvent bien raconter ce qu’ils et elles veulent, avoir des heures de débats enflammés sur Twitter, rien ne restera de tout cela. Personne ne changera d’avis, et le grand gagnant sera juste Twitter. Perte de temps, et perte d’une énergie qui aurait pu être investie ailleurs, dans une action concrète, une manif, un collage… Mais franchement, est-ce qu’un jour, une seule personne à sa fenêtre, voyant passer un cortège de manifestant·e·s, en lisant leur banderole et entendant leurs cris, s’est déjà dit “Ah mais en fait, je trouvais qu’ils déconnaient mais ils ont raison finalement!”. Pas certaine. D’ailleurs, manifs et collages IRL sont largement diffusés sur les réseaux, leur donnant une portée d’autant plus grande. Evidemment, il est des actions engagées qui ne peuvent être remplacées par du virtuel: héberger un migrant, servir des repas dans la rue, aider une femme battue à quitter son domicile…

“Déserter les réseaux pour des raisons de cohérence politique, c’est aussi céder ce terrain aux idéologies nauséabondes.”

On peut toutefois en faire la promotion, expliquer comment faire, faciliter les démarches, et si le pourcentage de propos stériles est infiniment plus élevé que la part des publications qui mènent à une action concrète, elle n’en existe pas moins, triste preuve à l’appui: c’est avant tout sur internet que recrutent les extrêmes droites et islamises radicaux. Déserter les réseaux pour des raisons de cohérence politique, c’est aussi céder ce terrain aux idéologies nauséabondes. Heureusement, nombreux sont aussi les comptes de témoignages qui libèrent la parole: cette libération transforme la façon de percevoir le monde, notamment pour les plus jeunes. Ainsi toute une génération de jeunes filles ayant subi des agressions sexuelles deviendront des adultes qui ont parlé, et qu’on aura écoutées. Pas comme leurs grands-mères enterrées avec un secret honteux jamais dévoilé. Et ça fait toute la différence: demain ou dans dix ans, sans le poids des non-dits, elles pourront agir -et changer le monde- avec toute la force qu’elles auront su reprendre.


NE MANQUEZ JAMAIS UN ARTICLE