contributions

Par Léa Girardet

“Ally McBeal” a sauvé mon confinement

“Ally McBeal”, DR


Le panache.  Dans la série Ally Mcbeal, le meilleur ami de l’héroïne se galvanise devant son miroir en écoutant You’re the first, you’re the last, my everything de Barry White. C’est son hymne avant chaque match important. Il lui donne la confiance nécessaire pour plaider au tribunal ou pour faire une déclaration d’amour à l’une de ses collègues. À chaque fois, il se regarde dans le miroir, prend une grande inspiration et laisse arriver les premières pulsations de la musique. Les violons suivent, la voix de Barry White semble s’adresser directement à lui … et ses épaules commencent à bouger.

Si Ally Mcbeal m’a appris une chose pendant le confinement, c’est que tout le monde devrait avoir son propre hymne. Visualisons. Confinement jour 33. Se réveiller, ouvrir les yeux, réaliser pour la énième fois que tout ceci n’est pas un cauchemar, repousser sa couette, se lever (sans son bas de pyjama car on avait la flemme de le chercher la veille), se diriger tant bien que mal vers la salle de bains sans se cogner contre la boîte à outils qui traîne dans le couloir depuis huit jours et qu’il suffirait juste de décaler de quelques centimètres, déposer sa gouttière sur le coin du lavabo qu’on a remise depuis qu’on a fêté son anniversaire toute seule, puis relever la tête, se regarder dans le miroir, prendre une grande inspiration et entendre les premières notes de sa chanson.

Je me pensais incapable d’affronter la solitude et de me cuisiner deux repas par jour mais, contre toute attente, je suis toujours debout et bien loin de la dépression annoncée.

Sans aucun doute, mon hymne est I Will Survive de Gloria Gaynor. Non seulement cette chanson me rappelle la victoire de 1998 et ce merveilleux temps où l’on se frottait les un·e·s contre les autres sur les Champs-Élysées, mais surtout elle me propulse immédiatement dans un sentiment d’invincibilité. Au début j’avais peur, j’étais pétrifiée. Oui, effectivement, Gloria, je ne me voyais pas supporter ces longues semaines de confinement, je me pensais incapable d’affronter la solitude et de me cuisiner deux repas par jour mais, contre toute attente, je suis toujours debout et bien loin de la dépression annoncée. Je danse tous les jours dans mon salon, j’essaye d’analyser pourquoi Ally Mcbeal n’est pas une série féministe, j’écoute Affaires sensibles sur France Inter vers 15 heures en bronzant à même le sol de mon appartement (déplacer le canapé serait beaucoup plus agréable, mais nous sommes exactement dans le même processus que la boîte à outils) et après un jogging ridicule que j’aime effectuer vers 19h45 pour avoir l’impression que les derniers mètres se font sous les encouragements de la foule, je rentre chez moi exténuée et je finis toujours par être confrontée à mon monde imaginaire. Car l’un des éléments les plus excitants (disons le seul) de ce confinement, c’est de pouvoir entrer en contact avec son monde intérieur et dont la porte d’entrée est bien entendu son hymne personnel. Pour le reste, je vous rassure, l’isolement et le silence suffisent à maintenir les portes ouvertes. Bien entendu, c’est un exercice périlleux, il faut être prêt à toute éventualité comme celle d’Édouard Philippe vous proposant une partie de Twister. Il s’avère que sa taille est clairement un avantage pour ce jeu, il vient de remporter la troisième partie, c’est pénible.

Adolescente, j’étais fascinée par cette avocate célibataire qui dormait avec une poupée gonflable et qui apercevait systématiquement un bébé dansant lors de ses crises d’angoisse. Aujourd’hui, j’aime toujours autant cette série et je ne sais pas pourquoi celle-ci est revenue dans ma vie à cet instant précis. Sûrement que le combat acharné de cette trentenaire contre la solitude, luttant aussi bien avec les hommes qu’avec son imaginaire légèrement dérangé m’a rappelé quelqu’un. Alors quand je me réveille avec l’envie de me rendormir, sans la force d’affronter une nouvelle journée confinée, eh bien je me regarde dans le miroir et j’invoque Gloria Gaynor. Le panache.


NE MANQUEZ JAMAIS UN ARTICLE