contributions

Par Fiona Schmidt

Le rapport des femmes avec l’épilation est plus complexe qu’on le pense (et c’est cool)

© Billie Body brand / Unsplash


En novembre 2020, Emma Corrin, la sensation Diana de la quatrième saison de The Crown affichait un smoky eye vert d’eau et une aisselle poilue en Une du Glamour UK. Le magazine récidive en janvier 2021, en offrant la couverture de son numéro self love à 10 militantes, parmi lesquelles Esther Calixte-Bea aka @queen_esie, ultra sexy dans une robe fendue au décolleté plongeant qui met en valeur ses poils sur le torse et sur les jambes. Après Emily Ratajkowski, qui avait cassé Instagram avec ses aisselles poilues en août 2019, et dans le sillage de Jemima et Lola Kirke, Bella Thorne, Amandla Stenberg, Miley Cyrus, Lourdes Leon ou encore Paris Jackson, qui ne s’épilent plus avant de fouler le tapis rouge, c’est désormais officiel, ou quasiment: le rasoir est aux femmes ce que le fax est aux télécommunications.

 

 
 
 
 
 
Voir cette publication sur Instagram
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Une publication partagée par British GLAMOUR (@glamouruk)

 

C’est à peu près la lecture que la plupart des médias ayant traité cette information cruciale ont faite de l’étude Ifop réalisée pour la plateforme de santé sexuelle charles.co, et publiée le 25 janvier dernier. Les résultats de cette enquête indiquent notamment que 28% des femmes françaises ne s’épilent pas le pubis, contre seulement 15% en 2013. Même tendance pour l’épilation des jambes et des aisselles, respectivement en baisse de 10 et 12 points en 2021 par rapport à 2013. La 4ème vague du féminisme aurait-elle eu raison des normes esthétiques en matière de pilosité féminine?

La réalité est nettement plus complexe. D’abord, si la proportion des femmes qui laissent leurs poils pubiens vivre leur meilleure vie est effectivement beaucoup plus importante qu’il y a seulement 8 ans, celle des adeptes de l’épilation intégrale est elle aussi en forte hausse, notamment chez les jeunes: 56% des 18-24 ans la pratiquent, pour une moyenne de 24% tous âges confondus, contre 14% en 2013. Ensuite, le simple fait que cette étude existe, c’est à dire que les pratiques dépilatoires des femmes constituent encore une information en 2021 a de quoi relativiser notre optimisme. D’autant que l’enquête porte non pas sur l’évolution de notre propre rapport à nos poils perso, mais sur l’évolution du rapport aux poils de l’autre dans un contexte de séduction hétéronormé… et toujours profondément inégalitaire.

“Si le poil féminin est un peu plus médiatique aujourd’hui, cela ne signifie pas qu’il est accepté pour autant.”

On apprend ainsi que 45% des femmes “préfèrent les hommes avec tous leurs poils”, tandis que pour 66% des hommes, les poils sous les bras chez les femmes “ne sont pas un frein à leur désir sexuel” (ils sont même 92% de valeureux à ne pas s’évanouir devant des poils pubiens “taillés et entretenus”). Autrement dit, les poils sont un atout de séduction pour les femmes chez les hommes, mais ils sont au mieux tolérés chez les femmes par les hommes.

Surtout, si le poil féminin est un peu plus médiatique aujourd’hui, cela ne signifie pas qu’il est accepté pour autant, ni que toutes les femmes ont le loisir de balancer leur rasoir aux oubliettes. Afficher des aisselles et/ou des jambes poilues sur les réseaux sociaux n’est déjà pas facile quand on a la plastique d’Emily Ratajkowski… Mais laisser dépasser quelques poils de son bikini quand on a un physique lambda expose à un risque élevé d’agressions verbales, tant la pilosité féminine reste stigmatisée. Eh oui, les préjugés sexistes et homophobes qui associent pilosité féminine et manque d’hygiène, lesbiannisme et/ou féminisme “hardcore” n’ont rien perdu de leur popularité…

Dans les années 70, faire grève de l’épilation était effectivement un acte politique, comme le rappelle l’historienne américaine Rebecca Herzig dans son livre Plucked: A History of Hair Removal. Les féministes considéraient que l’injonction à la peau lisse était infantilisante, et que le temps, l’argent et l’énergie consacrés à se conformer aux canons de beauté sexistes constituaient une forme d’oppression. Mais deux confinements et demi et la mode des aisselles teintes sont passés par là: les adeptes des “unicorn armpits” (aisselles de licorne) qui collectionnent les likes sur Instagram et Tik Tok avec leurs poils rainbow cassent-elles les codes, ou se contentent-elles de les réinventer… ce qui est déjà beaucoup?

 

 
 
 
 
 
Voir cette publication sur Instagram
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Une publication partagée par British GLAMOUR (@glamouruk)

 

Ces jeunes femmes, qui se conforment en général aux normes esthétiques en affichant des aisselles poilues et un maquillage impeccable laissent-elles pousser leurs poils parce qu’elles les trouvent jolis et féminins, ou malgré le fait que d’autres ne les trouvent pas jolis et féminins? Autrement dit, leur choix est-il esthétique, politique, ou juste guidé par la flemme? Et y a-t-il un choix plus légitime que l’autre?

Pourquoi faudrait-il que le corps féminin et l’usage que les femmes font de leur propre corps soient systématiquement et uniquement politiques? Les notions de plaisir et d’esthétique sont-elles à ce point oppressives qu’elles ne doivent être prises en compte?

“L’essentiel n’est pas de remplacer une norme par une autre, mais de remettre en cause le concept même de norme.”

Certaines femmes ne s’épilent jamais par conviction politique, d’autres ne s’épilent pas parce qu’elles trouvent leurs poils jolis, certaines femmes s’épilent de temps en temps, d’autres systématiquement parce qu’elles trouvent ça plus confortable, ou plus agréable, ou plus esthétique, d’autres encore s’épilent les jambes mais pas les aisselles, les sourcils mais pas le duvet de la lèvre supérieure… Et alors? L’essentiel n’est pas de remplacer une norme par une autre, mais de remettre en cause le concept même de norme, afin que l’épilation ne soit plus une injonction mais bien un choix.


NE MANQUEZ JAMAIS UN ARTICLE