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Par Aline Baudry-Scherer

Confinement: suis-je la seule à aimer ça (et à en avoir honte…)?

Meryl Streep dans “Pas si simple”, © Universal Pictures International France


Attention, il ne s’agit pas de sexe: aimer ça, je suis loin d’être la seule, et avoir honte, ce n’est plus le cas de personne, j’espère. Non, il s’agit du confinement. Pour de multiples raisons, j’adore ce que je suis en train de vivre, et pour de multiples raisons (pas les mêmes), je culpabilise à mort de ressentir tant d’allégresse…

 

De très bonnes conditions pour un très bon confinement

Lorsque le 13 avril, Emmanuel Macron nous a annoncé qu’on en reprenait pour quatre semaines, mon mec et moi nous sommes écriés en chœur: “Et merde!” Encore un mois, j’en peux plus!”, a-t-il poursuivi. Plus qu’un mois, c’est trop court!”, ai-je ajouté. Enfin, dans ma tête seulement: j’ai bien senti que ça ne l’aurait pas franchement détendu d’entendre ça.

Ben oui, parce que moi, ce confinement, je le vis comme des vacances, en mieux. Je sais, j’ai une chance inouïe : je suis au chômage technique dans une grande maison à la campagne, avec un grand jardin, trois enfants qui ont tous dépassé huit ans, une bonne entente familiale, un mari sympa. Et une région (la Bretagne) plutôt épargnée. Et la fibre. Et du soleil. Et sans doute une bonne disposition mentale: je connais des personnes dans la même situation que moi qui sont au bord de la dépression…

Les derniers mois avant le confinement, j’étais un peu à bout. Pas de vacances depuis sept mois, un bullshit job, une routine parfois un peu lassante, l’impression de toujours manquer de temps entre le boulot, l’école, les conduites, la maison, la charge mentale et émotionnelle d’une mère de famille qui bosse (même avec un mari qui partage les tâches, ce ressenti est fréquent) … Je rêvais juste d’un peu de temps pour écrire, lire ou faire des albums photos. Et voilà qu’on m’offre deux mois, chez moi, sans visite ni déplacement, sans conduite au foot, à la piscine, au sport, sans obligation sociale d’aucune sorte. Sans ce boulot nécessaire mais peu épanouissant… Deux mois, et même du soleil pour jardiner, bricoler, trier, écrire, dormir, lire, dessiner, bronzer, imaginer, cuisiner, regarder des films, écouter tous les épisodes de Voxxx

Même pendant ces moments où je ne faisais rien de “constructif” ou de “productif”, je ressens un truc étrange, un truc nouveau, un truc qui ne se reproduira pas: l’absence de culpabilité.” 

J’ai fait une liste longue comme le bras, je n’ai pas tout fait, loin de là, d’ailleurs il reste quelques jours et je n’aurai jamais tout fini, c’est évident, mais peu importe. J’ai été active presque tous les jours, sauf les lendemains d’apéros Zoom trop arrosés. Même ceux-là je les trouve cool! D’accord, ce n’est pas aussi chaleureux qu’en vrai, mais j’aime bien le fait qu’on soit obligé·e de s’écouter vraiment, chacun·e son tour, si on veut s’entendre. Et j’aime aussi la disparition du débat “qui conduit?”, puisque du salon à la chambre, on ne risque pas grand-chose… Et même pendant ces moments où je ne faisais rien de “constructif” ou de “productif”, comme lire au coin du feu par exemple, ou regarder pousser mes lilas (et les sentir 20 fois par jour), je ressens un truc étrange, un truc nouveau, un truc qui ne se reproduira pas: l’absence de culpabilité. 

J’ai eu de nombreuses périodes de vie à la maison, chômage ou congé parental, traçant comme beaucoup de femmes une carrière en pointillés. Mais ces périodes ont toujours été teintées d’une petite couche d’auto-dévalorisation à base de “je devrais bosser au lieu de faire ma feignasse” (petit rappel pour celles et ceux qui pensent ça en congé parental: s’occuper d’enfants est un métier à plein temps). Mais là… Je n’ai pas le choix! Il n’y a PAS de boulot! Je n’ai pas perdu mon job, je ne suis même pas en vacances, on m’a demandé de rester chez moi et l’État me paie pour ça! C’est assez terrible comme constat, mais je réalise que le fait de ne pas avoir le choix me retire toute responsabilité et, de fait, toute culpabilité. Et les personnes (souvent des femmes) qui vivent en permanence avec ce sentiment comprendront l’intensité du soulagement…

 

Coupable de ne pas se sentir coupable

Attention, évidemment, je suis consciente. Consciente de ma chance, qui n’est pas celle de milliers d’autres personnes. Et si je ne me sens pas coupable de rester chez moi pour lire, peindre ou jardiner, en revanche dire que j’en profite, dire que j’aime ça… ça me fait honte. Honte parce que mon bonheur est injuste, et qu’il est construit sur une crise. Injuste par rapport aux personnes confinées avec un parent ou conjoint violent, incestueux, toxique, aux familles dans un petit appartement, avec des petits enfants, aux femmes qui se tapent seules toute la charge domestique, le travail scolaire des enfants et leur télétravail, les célibataires qui s’emmerdent, les familles nombreuses dans des logements insalubres, les travailleur·se·s au noir, et/ou sans papiers, qui ont perdu leur seule source de revenus et ont peur de sortir faire les courses, les gens qui bossent en première ligne dans les hôpitaux, les pharmacies, aux caisses des grands magasins, les vieilles et les vieux qui dépérissent de ne plus recevoir de visites, les entrepreneur·e·s qui font faillite… et toutes les familles touchées de plein fouet par le virus, celles qui ont perdu un proche et ne peuvent pas se réunir pour lui dire au revoir, et tout simplement les personnes qui vivent mal la situation, qui ont peur, qui angoissent, qui n’arrivent à rien.

Puis-je moralement jouir du cadeau qui me tombe du ciel quand il est, pour tant d’autres, une malédiction?

Ai-je seulement le droit de profiter? Puis-je moralement jouir du cadeau qui me tombe du ciel quand il est, pour tant d’autres, une malédiction? N’est-il pas simplement indécent d’en parler comme d’un cadeau? Sans compter que chaque jour passé à profiter de ma maison et de ma famille comme dans une pub Ricoré est non seulement le fruit d’une effroyable crise sanitaire, mais creuse un peu plus le déficit français, préparant une crise économique -et donc sociale- inédite. Les gens meurent par centaines, la France se casse la gueule, ça va être un carnage, et moi je suis là tranquille, en train de renifler mon shoot de lilas. Bien sûr que c’est honteux.

Si ça peut vous soulager, je ne sais pas à ce jour si la boîte qui m’emploie tiendra le coup, et si elle doit licencier je suis en première ligne. Et vu la crise qui s’annonce ce sera compliqué de retrouver du boulot. Pour mon conjoint, à son compte, la reprise est tout aussi incertaine, alors peut-être qu’on devra vendre la maison du bonheur (et ne rien gagner parce que l’immobilier se sera cassé la gueule et que tout sera pour la banque), trouver le premier boulot encore plus bullshit qu’avant, s’installer dans un appart insalubre dans une région hostile, et là, fini le lilas et la cheminée, ha ha! On fera moins les malins! Et pourtant. Pourtant même dans ce cas-là, même en envisageant cette éventualité qui n’a rien de surréaliste, face à cette situation contre laquelle personne ne peut rien, je suis sans difficulté les principes stoïciens, et je n’arrive pas à arrêter de kiffer. 

Désolée.


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