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Par Myriam Levain

Journal du confinement: écrire ou ne pas écrire?

La revanche d'une blonde © Metro-Goldwyn-Mayer Studios Inc.


Une semaine de confinement. Une semaine d’errance au supermarché et en conseil des ministres pour commencer à comprendre ce qui nous arrive concrètement. Le pays et le monde sont en train de passer à l’arrêt total et de geler nos vies pour une durée indéterminée. Et bien sûr cela ne signifie pas la même chose quand on s’apprêtait à déménager, quand on est sur le point d’accoucher, quand on est en train d’écrire un album ou quand on venait de décrocher un boulot au black. Il y a autant de situations de confinement qu’il y a d’individus, ou presque, c’est une lapalissade de l’écrire.

Là où ça se corse, c’est quand il s’agit de les relater. Parce que comme toujours, il y a celles et ceux qui n’ont aucun problème à s’emparer du micro et il y a les autres qui se terrent au fond de la salle, en espérant que personne ne va les faire monter chanter avec eux sur du Daniel Balavoine (je ne sais pas pourquoi cette image de karaoké m’est venue, j’aurais aussi pu choisir l’élève qui lève le doigt versus celui qui s’aplatit sur sa table). Sans surprise, on s’empare bien plus facilement du micro, et en l’occurrence de son MacBook, quand on en a un, pour commencer. La fracture numérique n’est jamais apparue aussi crûment que depuis la fermeture des écoles, qui marginalise de facto tou·te·s les élèves qui n’ont pas d’ordinateur à la maison et qui vont être bien embêté·es pour rattraper tous ces cours en ligne.

“Le problème n’est pas tant que des journaux de confinement d’écrivaines stars soient publiés, c’est qu’ils soient les seuls à être publiés. 

Par extension, on s’empare plus facilement de l’écriture quand c’est son métier. Et des métiers de l’écrit, il y en a pas mal à l’heure du Web et des réseaux sociaux -même si l’image y reste reine, en témoignent les photos et vidéos virales passant de téléphone en téléphone. Ce qui se passe est tellement fou que n’importe quel·le apprenti·e scénariste a déjà de quoi écrire 10 épisodes de 10 séries qu’on n’aurait jamais osé imaginer il y a encore six mois; il est donc très tentant d’écrire sur l’événement mondial que nous sommes en train de vivre, quelle qu’en soit la forme. Parce que ce confinement est une loupe posée sur les inégalités structurelles de notre pays et de notre planète, que je ne listerai pas ici tellement elles sont nombreuses, et tellement leur hiérarchie varie d’une personne à l’autre. On ne placera pas dans le même ordre le logement, l’école, ou les violences conjugales selon sa position dans la société.

Forcément, les témoignages individuels ne peuvent pas refléter cette pluralité, et la pauvre Leïla Slimani, quand elle se lance dans un journal du confinement, ne prétend pas à autre chose que de raconter son quotidien, qu’on imagine aisément doux pour celle qui a vendu plus d’un million de livres dans le monde. Le problème n’est pas tant que des journaux de confinement d’écrivaines stars soient publiés, c’est qu’ils soient les seuls à être publiés. Quand Leïla Slimani nous parle de sa maison de campagne, il est très intéressant de lire juste après Diane Ducret, elle aussi écrivaine, racontant son deux-pièces parisien au voisinage dépressif. Cela donne envie de lire dans la foulée le témoignage d’un·e retraité·e à l’Ehpad, celui d’une mère célibataire qui n’arrive pas à télétravailler, ou encore celui d’un lycéen désœuvré, d’un dealer en train de faire fortune, d’un livreur mis sous pression par les GAFAM -qui sont autant le problème que la solution de ce confinement pour bon nombre d’entre nous. Merci Netflix. Merci Kindle. Merci WhatsApp. Merci Instagram.

“Nous sommes coincé·e·s chez nous et ces journaux constituent une fenêtre sur le monde, tout autant que les story Insta. 

On a envie d’entendre les voix de ces femmes de ménage sommées de venir travailler, de ces habitant·e·s de barre d’immeuble coincé·e·s sans ascenseur, de ces intermittent·e·s du spectacle qui ont dû tout arrêter, et bien sûr de ces professionnel·le·s de santé qui ne dorment plus la nuit à force de travailler. Nous sommes coincé·e·s chez nous et ces journaux constituent une fenêtre sur le monde, tout autant que les story Insta. En ce moment j’aimerais lire un journal écrit dans une favela de Rio, tout comme je suis curieuse de suivre le quotidien de Kim Kardashian confinée. Mais de toute évidence, l’un est plus visible que l’autre, pour toutes les raisons que l’on sait d’accès à la richesse et au pouvoir.

Aucun témoignage n’a vocation d’universalité, mais chaque témoignage est le reflet d’un instant T. Il n’y a qu’à voir comment l’historiographie se nourrit autant des documents officiels que des journaux et correspondances d’anonymes pour établir le récit des événements historiques. Les problèmes de wifi, de chômage partiel, de sexpics ou d’ateliers coloriage n’ont pas moins de valeur que les discours d’Emmanuel Macron à la télé pour raconter ce confinement. Mais ils sont souvent beaucoup plus difficiles à trouver, et les journalistes le savent parfaitement. Aller à la rencontre des “vrai·e·s  Français·e·s, si tant est qu’on puisse les définir, est depuis longtemps un défi pour les médias et le confinement ne fait que renforcer cette difficulté, parce que nos réseaux humains sont eux aussi figés.

C’est pourquoi, je crois qu’il ne faut pas s’arrêter d’écrire. L’écriture reste un vecteur de témoignage privilégié et un outil de liberté relativement accessible au plus grand nombre quand on a la chance d’avoir une école publique obligatoire comme en France. La question qui se pose maintenant, c’est à qui tend-on notre stylo et connaît-on seulement ces gens?

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