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Par Myriam Levain

Journal du confinement: Ce déconfinement qui ne vend pas du rêve

Friends © FR_tmdb


Quand nous nous sommes embarqué·e·s dans la grande aventure du confinement, il y a presque deux mois, nous ne savions pas très bien ce que nous faisions. Nous avons donc commencé par nous barricader chez nous quand nous le pouvions, en stockant des pâtes et du PQ. Et puis nous nous sommes vite aperçu·e·s que cette guerre que notre gouvernement dénonçait n’en était pas une. Contrairement à nos grands-parents privés, apeurés et parfois traqués, nous n’avions qu’à rester sur notre canapé pour la plupart d’entre nous, et renoncer à à peu près tout ce qui faisait nos quotidiens du XXIème siècle, sauf pour celles et ceux qui avaient déjà basculé dans la vie Netflix.

À l’époque, quand nous évoquions le déconfinement, nous imaginions des scènes de liesse et d’orgie qui semblent quelque peu décalées avec la perspective de faire la queue deux heures demain devant chez Décathlon, d’aller chez le coiffeur au compte-goutte ou encore de reprendre le travail protégé·e·s de la tête aux pieds. Surtout, dans nos scénarios d’euphorie, personne n’avait imaginé que les enfants ne retourneraient pas à l’école, que les restaurants et les cinémas n’auraient aucune perspective de réouverture et qu’un tiers de la France n’aurait toujours pas accès aux espaces verts. Dans ces conditions, comment se réjouir de se déconfiner? La seule bonne nouvelle, c’est que nous allons pouvoir revoir nos proches et ce, sans attestation. Mais techniquement, nous ne pourrons ni les embrasser ni organiser de retrouvailles trop nombreuses. Et bien sûr nous devrons porter un masque. Nous ne pourrons pas aller les voir s’ils et elles habitent trop loin de chez nous, et nous sommes bien incapables de prévoir des vacances pour cet été.

Parce qu’il est toujours rassurant de donner un sens à ce qui nous arrive, nous aimerions penser que cette quarantaine nous a appris quelque chose. C’est vrai pour une partie des Français·e·s qui savent maintenant faire du pain, ont enfin lu Proust ou ont rattrapé leur sommeil en retard. Plus en profondeur, cette expérience nous aura peut-être appris à apprécier ce que nous avons, fait réfléchir à nos modes vie et elle a sans aucun doute réactivé la solidarité entre les Français·e·s. Mais il est tout aussi possible que ce temps ait été perdu, en témoignent la fatigue et la lassitude de toutes les personnes qui n’appartiennent pas au club très fermé des confiné·e·s heureu·x·ses. Sans compter que les séquelles à plus long terme ne sont pas encore visibles. Comment reprendre une vie normale en étant terrorisé·e de sortir de chez soi ou de serrer la main à quelqu’un? Comment envisager la suite sereinement quand les métiers des loisirs n’ont aucune perspective de retour à l’emploi et que la crise menace à peu près tous les secteurs? La mise sur pause de nos vies va prendre fin demain -en partie- et la suite du film fait peur.

“Le monde vu de notre canapé n’est pas un monde de rencontres, de hasards ni de mixité.”

L’effet immédiat de cette quarantaine, c’est que nous sommes désormais encouragé·e·s à rester chez nous quand nous le pouvons. Chez nous, cela veut aussi dire entre nous. Le monde vu de notre canapé n’est pas un monde de rencontres, de hasards ni de mixité. C’est une société figée sans perspective d’évolution et sans aucune prise de risque. Autant être marié·e pour ne pas être séparé·e. Autant être en CDI, ou encore, mieux fonctionnaire, pour avoir un emploi mieux protégé. Autant être déjà propriétaire pour ne pas se retrouver sans toit. Mieux vaut vivre près des sien·ne·s pour être assuré·e de les voir. Mieux vaut avoir sa voiture pour ne pas prendre les transports. Danser au milieu d’une foule en sueur, vous n’y pensez pas? Embrasser un·e inconnu·e, n’en parlons pas. Tout ce qui ressemble à de l’aventure et du contact est désormais source d’angoisse.

La génération d’enfants qui ont traversé ce confinement est déjà surnommée celle des coronials: si leur quotidien est certainement plus enviable que celui des enfants subissant des bombardement et toute sorte d’atrocités dans le monde, il sera tout de même intéressant de voir le rapport au dehors et à l’inconnu qu’ils développeront en grandissant. Tout dépendra aussi de notre capacité à nous, les adultes, à ne pas tomber dans le repli sur nous-mêmes. C’est pourquoi il est d’autant plus important de ne pas baisser la garde face à toutes les formes d’inégalité qui ont été décuplées pendant ce bizarre printemps 2020, où l’on a dû se reposer sur ce que l’on avait déjà et prendre conscience de ce que l’on n’avait pas.

Tout s’est arrêté pour nous protéger mais peut-être que ce “nous” ne nous englobait pas tou·te·s. Et peut-être que cesser d’exister pour rester en vie, cela n’a pas vraiment de sens. Peut-être qu’il va falloir que nous acceptions enfin de regarder en face la vieillesse, la maladie et la mort. Peut-être que nous finirons par retrouver une forme de légèreté propre à la vie en société. Peut-être pas. Nous ne savons absolument pas quand le déconfinement de nos esprits sera effectif, mais en attendant de le découvrir, il ne reste plus qu’à prendre son masque, son gel et à sortir de chez soi.   


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