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Par Alice Zagury

Comment encourager l'ambition féminine?

Photo extraite du film “La Revanche d'une blonde”, DR


Si on m’avait demandé à 15 ans “Es-tu ambitieuse?”, j’aurais répondu non. Je ne savais absolument pas ce que je voulais faire de ma vie, je préférais sortir avec mes copines, sécher les cours et tomber amoureuse. J’en ai 34 aujourd’hui, je dirige une entreprise, The Family, dont la mission est d’accompagner les entrepreneur·e·s qui souhaitent devenir des n°1 mondiaux. Comme quoi…

Au sein de cette communauté ambitieuse, seules 5% sont des femmes. 5%, c’est quasi nul. Pourtant, les caractéristiques de l’entrepreneur·e sont les mêmes, pour les hommes et les femmes: rébellion, intensité, idéalisme, pragmatisme et curiosité. En revanche, les entrepreneures ont d’autres point communs: une grande tendance à se sous-estimer, un manque de confiance, une peur du jugement, le syndrôme de l’imposteur. Cette différence tient à la perception qu’on a de soi, d’une construction héritée de l’éducation. Mais cette différence n’en est pas moins réelle et handicapante. Comment s’en défaire?  Voici quelques idées qui pourraient servir à celles et ceux qui s’y intéressent.

 

Redoubler les efforts d’accessibilité en créant des programmes dédiés aux femmes

Les barrières à l’entrepreneuriat féminin sont d’abord techniques. Parce qu’elles sont moins nombreuses à savoir coder, elles ne poursuivent pas le rêve de faire concurrence un jour à un Google ou un Facebook. La France a intérêt à rattraper ce manque d’attrait pour l’apprentissage du code et vite. Pour cela, il faut prendre le sujet de front et arrêter de croire que des femmes ont spontanément envie de se retrouver dans un environnement dont l’écrasante majorité est masculine: il y a de la place pour des écoles comme Ada Tech School, une école de code, pensée par et pour des femmes.

Tant qu’un univers est surinvesti par une population majoritaire, il devient excluant pour toutes les autres. Récemment j’ai lancé, avec The Family, Shopify et Payplug, un programme intense de 5 semaines dédiées aux femmes qui souhaitent lancer leur business en ligne, intitulé Goldup. Nous avons reçu 190 candidatures et sélectionné plus de 50 femmes selon deux critères, la motivation et l’envie de collaborer avec les autres. Depuis, les participantes se retrouvent pour apprendre ensemble à lancer leur site de e-commerce. L’ambiance est dingue, les questions fusent, l’entraide fonctionne à fond. D’ici un mois, elles auront toutes appris à créer un business. Dans un an, je l’espère, elles feront les gros titres de Cheek Magazine!

Plus il y aura de femmes qui seront invitées à franchir les barrières, plus on aura de femmes qui prendront confiance en elles.

Je me doutais qu’en orientant le programme sur du e-commerce, nous aurions plus de chances d’avoir des femmes. Le e-commerce serait-il moins ambitieux que les autres business models? Non, mais il est plus accessible. Ouvrir une boutique en ligne coûte $29 par mois. Il n’y a aucune barrière technique à l’entrée et on peut devenir rentable sans avoir à dépendre d’investisseurs -qui parient moins sur les femmes, de toutes façons.

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© The Family

Plus il y aura de femmes qui seront invitées à franchir les barrières, plus on aura de femmes qui prendront confiance en elles. Certaines pourraient, je l’espère, y prendre goût, jusqu’à bâtir des géants. Donc, créons des programmes dédiés aux femmes. Pour les philosophes qui voient dans cette idée un encouragement aux “ghettos de femmes”, je les entends et je leur suggère de prendre leur mal en patience. C’est un peu comme le protectionnisme éducateur chez les économistes: le temps de rattraper l’écart, on bénéficie d’un environnement protecteur. 

En effet, j’espère bien qu’aujourd’hui les enfants ne subissent plus une éducation différente en fonction de leur genre; mais d’une part, j’en doute, et d’autre part, en attendant qu’ils grandissent, il subsiste des générations de femmes et d’hommes qui ont grandi dans une culture patriarcale.

 

Questionner ces figures qui rendent l’ambition féminine ambivalente

Mon livre préféré a longtemps été La Promesse de l’aube de Romain Gary. Je suis fascinée par la vie de cet écrivain, aventurier et diplomate. Son histoire avec sa mère est bouleversante, elle s’est sacrifiée pour qu’il puisse devenir quelqu’un. Aujourd’hui, j’avoue que je commence à penser que cette mère-courage et son amour débordant devaient aussi être un fardeau. Je me demande même si cet amour étouffant n’aurait pas nourri l’amertume immense de Romain Gary, un état d’âme qui le suivra jusqu’à sa mort -qu’il s’est lui-même donnée.

Un autre livre qui tient une belle place au panthéon littéraire français est Le Livre de ma mère d’Albert Cohen, dans lequel l’auteur offre un témoignage humaniste, plein de regrets et de tristesse sur la “majesté de l’amour” maternel. 

Ces modèles de mères qui se sacrifient pour les autres sont aussi sublimes que toxiques. Ils ont forgé nos idéaux en tant que femmes et restent gravés dans nos mémoires. Longtemps, j’ai considéré que ma place était dans le combat contre l’injustice ou dans l’amour inconditionnel envers les autres -ma famille, mes amis, mon mec- quitte à m’oublier.

Aujourd’hui, les femmes qui m’entourent, celles qui essaient d’assumer leur ambition sont aussi souvent des femmes tiraillées.

La majorité des femmes entrepreneures que je rencontre me présentent des business qui ressemblent surtout à des projets humanitaires, elles espèrent sauver le monde avant même de savoir comment gagner le moindre argent. Et je m’inclus dans ce travers, je me suis autorisée à “être ambitieuse”, à rêver mon engagement professionnel, parce que j’avais la sensation d’aider les autres. C’est d’ailleurs en tant qu’employée d’une association à but non lucratif que j’ai découvert l’univers des entreprises technologiques -sacré paradoxe.

J’ai longtemps été tiraillée entre le désir d’aider ceux qui en avaient le plus besoin ou m’aider moi-même en créant une entreprise qui cartonne avant tout. Choisir c’est refuser, refuser c’est décevoir. À chaque fois qu’un choix se pose, c’est comme si j’avais le regard de la mère de Romain Gary qui me scrutait, la voie du coeur, et je n’ai pas envie de la décevoir. La différence entre ces mères et nous, c’est qu’elles n’avaient pas le choix, elles n’étaient pas attendues dans les affaires, se consacrer entièrement à leurs enfants était leur seule option. On dit que l’ambition vient du père, en effet, puisque nos mères n’ont pas eu le luxe de développer ce trait de leur personnalité.

Aujourd’hui, les femmes qui m’entourent, celles qui essaient d’assumer leur ambition sont aussi souvent des femmes tiraillées, qui doivent sans cesse faire un travail de déconstruction interne et peuvent avoir tendance à se recroqueviller. Les hommes n’ont pas ce problème. Michelle Obama en parle dans Devenir. Elle explique comment en tant que femme noire à l’université de Princeton, elle ne s’entourait que de minorités, parce que se faire une place au sein de la majorité demandait de parcourir une distance invisible, d’user de codes avec lesquels elle n’avait pas grandi, et qu’à force, c’était épuisant.

En bref, encourager l’ambition féminine, c’est aussi reconnaître que les modèles de mères sacrificielles nous font plus de mal que de bien désormais.

 

On a besoin de sororité et d’hommes qui assument leur féminisme   

Pour que davantage de femmes entreprennent, je crois qu’on a besoin que des clubs de femmes se multiplient partout. Internet aide pour s’informer et découvrir des parcours de vie, mais la confiance en soi passe par l’échange en groupe “in real life”. L’entraide sans jugement, l’écoute et les rituels décuplent notre capacité à croire en nous. En partageant ses doutes, on se soigne. À Goldup, je constate combien la sororité donne des ailes. À peine arrivées, les 50 participantes ont écouté le témoignage d’Anne, une jeune femme timide de 25 ans qui a réussi à générer 160 000 euros en quelques mois avec un jeu de cartes. Matraquée de questions sur les moindres détails pratiques, elle partage volontiers ses “secrets”.  Anne comprend que ce qu’elle considérait comme “un petit projet” va aider beaucoup de femmes à avancer. Ce travail, pour qu’il soit pérenne, doit être continu, suivi. Un dîner par-ci, par là ne suffit pas. Il faut que les femmes puissent se parler quotidiennement et trouver des réponses concrètes à leurs questions. Je crois que l’émulation passe par le fait de faire ensemble, et la confiance, par le fait d’entendre des témoignages proches de la réalité de celles qui les écoutent.

Ces mecs, ceux qui ne se sentent pas menacés par l’émancipation d’une génération de femmes ambitieuses, on a envie d’en voir plus.

Il ne s’agit en aucun cas d’exclure les hommes, on a besoin d’eux. Je ne me gêne pas pour aller chercher des intervenants pour Goldup si j’estime qu’ils sont bons. Mon associé Oussama Ammar a passé sa journée samedi dernier à donner des conseils à chacune des participantes, elles en sont ressorties avec les idées claires et des “to do lists”. Exactement ce dont elles avaient besoin pour avancer. J’ai également pu constater que beaucoup des participantes de Goldup avaient découvert le programme via leurs copains, ce qui est très bon signe. Merci à tous les hommes qui se montrent encourageants, pas condescendants, pas paternalistes, mais vraiment présents et heureux d’accompagner les femmes dans la réalisation de leurs rêves. Ces mecs, ceux qui ne se sentent pas menacés par l’émancipation d’une génération de femmes ambitieuses, on a envie d’en voir plus.

Je suis tombée récemment sur une définition de l’ambition, et j’ai compris pourquoi on avait tant de mal avec elle: “l’ambition est le désir ardent d’obtenir les biens qui peuvent flatter l’amour-propre (pouvoir, honneurs, réussite, etc.).” Cette ambition qui se définit uniquement par le résultat, elle est incomplète, caricaturale et boîteuse. Plus qu’une fin escomptée, l’ambition est un mouvement, de soi vers le monde. Pour reprendre une métaphore que l’on connaît bien, le voyage compte plus que la destination. Et les femmes ne devraient pas se priver de vivre des aventures. Enfin, cette définition de l’ambition comporte un jugement de valeur, les ambitieux chercheraient à “flatter leur amour-propre”. J’ai envie de répondre que peu importe si l’ambition part d’un endroit comme “l’amour propre”, tant qu’elle aide à progresser et à dépasser les blessures d’égo. L’ambition est une invitation pour toutes celles qui sont conscientes de leurs failles, à les inverser et à les transformer en ressource.


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