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La voix des femmes, énième refuge des stéréotypes de genre

© Instagram/noussommes52


Des sirènes maléfiques aux femmes politiques dont la voix est critiquée à l’envi, les voix féminines sont constamment soumises au sexisme ordinaire. De l’Antiquité à nos jours, pourquoi nos voix sont elles sources d’autant de crispations que de fantasmes.

Tu arriveras d’abord chez les sirènes, dont la voix charme tout homme qui vient vers elles. Si quelqu’un les approche sans être averti et les entend, jamais sa femme et ses petits-enfants ne se réunissent près de lui et ne fêtent son retour; le chant harmonieux des sirènes le captive. Elles résident dans une prairie, et tout alentour le rivage est rempli des ossements de corps qui se décomposent; sur les os, la peau se dessèche.” Dans L’Odyssée, Homère soumet Ulysse à la terrible épreuve du chant des sirènes, ces créatures mythologiques qui ensorcellent les marins de leur voix enchanteresse, les attirant sur leur rivage pour mieux les dévorer. Mythe ancestral, les sirènes sont l’une des premières occurrences de la voix féminine comme arme de séduction aux pouvoirs surnaturels. Sensuelle, ensorcelante, maléfique, la voix des femmes est à la fois bénédiction et malédiction, source de plaisir et de danger.

Pour Yaël Benzaquen, spécialiste de la voix, autrice de Tout connaître sur la voix et coach vocale, “la voix des femmes a toujours été perçue comme une source de magie car à  l’exception des druides celtes et gaulois, toutes les figures mystiques primitives sont des femmes. Je pense aux pythies, aux sirènes, aux médiums, ou évidemment aux sorcières, explique-t-elle. Dans l’imaginaire collectif, les créatures aux pouvoirs ensorcelants ne pouvaient qu’être des femmes puisqu’on évoluait dans un monde d’hommes. Les hommes étaient les héros, les acteurs de l’Histoire. Ils ne pouvaient donc être dupés, charmés, envoûtés que par leur opposé, les femmes.” Ainsi, les incantations des sorcières, comme le Chant de la Wicca, terrorisaient les villageoi·se·s du Moyen Âge, persuadé·e·s qu’entendre ces invocations signerait leur perte. Plus proche de nous, dans le film Her de Spike Jonze, c’est la voix d’une intelligence artificielle jouée par Scarlett Johansson qui séduit le personnage de Joaquin Phoenix. Une fiction qui pourrait devenir réalité puisque 26% des utilisateur·rice·s d’assistant·e·s virtuel·le·s comme Alexa d’Amazon ou Siri d’Apple, déclarent fantasmer sur la voix de leur aide artificielle.

 

Une arme de séduction

La voix a toujours été un organe sexuel, explique Yaël Benzaquen, dont le prochain livre portera sur la symbolique de la voix. À la puberté, la voix mue chez l’homme comme chez la femme, même si chez cette dernière, la transformation est plus subtile. Au même titre que l’utérus, le larynx est un organe sexué, et comme chez la femme, ces organes sont internes, cela renforce cette notion de mystère, de sexualité et de séduction dissimulée qui attise autant les fantasmes qu’une certaine crainte vis-à-vis des femmes.

On s’attend à ce qu’une voix féminine soit douce, chaude ou enveloppante comme l’était celle de notre mère lorsque nous n’étions encore qu’un fœtus.

Ce n’est pas un hasard si dans le conte La Petite Sirène d’Hans Christian Andersen, la sorcière des mers prive l’héroïne de sa voix pour l’handicaper dans son entreprise de séduction du prince. Aujourd’hui, des millions d’internautes ressentent apaisement, frissons, voire orgasmes, devant des vidéos d’ASMR, proposant pour nombre d’entre elles d’écouter les chuchotements de jeunes femmes. Jouant sur des réactions physiques et psychiques incontrôlables, la voix réveille en nous des mécanismes inconscients. “Dans notre esprit, la voix de la femme est toujours associée à la voix de la mère, de l’amante, de la soeur, bref d’un être cher. On s’attend donc à ce qu’une voix féminine soit douce, chaude ou enveloppante comme l’était celle de notre mère lorsque nous n’étions encore qu’un fœtus. Au contraire, dès lors qu’une voix de femme nous paraît désagréable, on la qualifie de nerveuse, d’insupportable, d’hystérique. Des adjectifs dont on affuble une maîtresse que l’on ne supporte plus par exemple”, détaille Yaël Benzaquen qui explique également que l’oreille humaine a tendance à moins supporter les harmoniques aiguës, ce qui ajoute au jugement porté sur les voix de certaines femmes.

 

Des clichés bien ancrés

La voix d’une femme doit être souple, claire et douce. Des canons, que l’on peut tout aussi bien associer à une vision stéréotypée de la féminité. Mathilde, 24 ans, a la voix grave et voilée et ne compte plus les remarques à ce sujet. “Les gens pensent toujours que je fume comme un pompier alors que j’ai toujours eu cette voix plus grave que la moyenne”, assure l’étudiante qui n’a jamais touché une cigarette. “À l’adolescence j’en ai souffert. Au collège, on m’appelait Gérard Darmon. Aujourd’hui je trouve ça drôle et j’aime bien ma voix grave, mais à l’époque, j’avais l’impression d’être une sorte de bête quand j’entendais mes copines et leurs voix fluettes. On m’a souvent dit que j’avais une voix d’homme.

Et pour cause! L’inconscient collectif fait écho à des mécanismes évolutionnaires, comme le révélait une étude internationale reprise par Slate: “Les hommes testés ont préféré les voix féminines qui signalent une petite masse corporelle, avec un ton assez élevé, une large variation de fréquences et un ton voilé tandis que les femmes testées ont préféré des voix masculines qui indiquent une large masse corporelle avec un ton bas et peu de variation de fréquences.” Les hommes doivent avoir la voix grave, les femmes aiguë. Les voix de ces dernières séduisent, ensorcellent, ou bercent, comme en témoignent les berceuses de notre enfance, à l’origine chantées exclusivement par les mères à leurs bambins pour renforcer le lien maternel. Les voix des hommes enseignent, plaident, discourent.

 

Les hommes parlent, les femmes écoutent

L’appel du 18 juin par De Gaulle, l’entrée au Panthéon de Jean Moulin par Malraux, le I have a dream de Martin Luther King Jr…, nous avons tou·te·s en tête de grands discours prononcés par des hommes, que nous les ayons découverts en cours d’histoire à l’école, dans les médias ou même dans des chansons, de Bakermat à Nekfeu. Les discours prononcés par des femmes entrées dans les mémoires sont beaucoup plus rares. “Les grands discours ont longtemps été prononcés par les hommes parce que les femmes ont longtemps été absentes et/ou invisibilisées dans l’espace public, commente Marlène Coulomb-Gully, professeure à l’université de Toulouse 2, spécialiste de la communication travaillant en particulier sur le genre, les médias et la politique. Rappelons que certaines d’entre elles ont marqué les esprits par leurs prises de parole: Alexandra Kollontaï, Dolores Ibárruri, Eva Perón, Angela Davis… Mais ce sont effectivement des femmes d’exception. Il faut rappeler ici l’exclusion des femmes de l’espace politique tel qu’elle s’est construite et sédimentée au fil des siècles, faisant des femmes des citoyennes de seconde classe, ce qui impliquait également leur exclusion de l’instruction. Savoir lire et écrire leur a été longtemps refusé. Or, parler en public ne s’improvise pas!

 

Le discours de Simone Veil sur l’IVG

Dès l’Antiquité, ce sont les hommes qui monopolisent l’espace et le discours public. L’agora, lieu de rassemblement social, politique et mercantile, réunit les citoyens pour palabrer sur l’avenir de la cité et relègue les citoyennes à la domesticité. “Je travaille en ce moment sur les discours prononcés par les femmes au sein de nos enceintes nationales, l’Assemblée nationale en particulier, confie Marlène Coulomb-Gully. Du célèbre discours de Simone Veil sur l’avortement en 1974, à la prise de parole de Christine Boutin contre le projet de PACS en 1999, en passant par celle de Christiane Taubira sur le mariage pour tous en 2013, tout se passe comme si la parole des femmes était autorisée tant qu’elles se cantonnent à des thèmes liés au care, des sujets de société en lien direct avec leur statut de femme. Cela renvoie bien sûr à la ségrégation horizontale qui structure encore les métiers et les compétences politiques.

 

La voix des femmes politiques critiquée et ridiculisée

Si la parité est un objectif revendiqué des gouvernements successifs depuis 2000, en pratique, les postes à responsabilité publique demeurent en majorité masculins. À titre d’exemple, on dénombre 38,7 % de femmes à l’Assemblée nationale, 31,6% au Sénat. Les voix féminines sont peu audibles dans les lieux de pouvoir et donc moins souvent associées aux responsabilités dans l’imaginaire collectif. Une étude de 2015 a ainsi montré que les votant·e·s se prononçaient plus facilement en faveur d’un·e candidat·e à la voix grave. Ce “syndrome de l’homme des cavernes” révèle que les voix graves sont associées à la compétence et à la responsabilité. Un a priori qui pourrait être défavorable aux candidates, les femmes ayant en moyenne une voix naturellement plus aiguë, même si des études montrent que depuis les années 50, la fréquence de la voix des femmes a baissé d’environ 23 hertz.

Ce qui se joue à travers les voix des femmes, et en particulier à travers les voix des femmes politiques et dirigeantes, c’est avant tout la perception dans l’imaginaire collectif, de leur légitimité dans l’espace public.

Ce qui se joue à travers les voix des femmes, et en particulier à travers les voix des femmes politiques et dirigeantes, c’est avant tout la perception dans l’imaginaire collectif, de leur légitimité dans l’espace public. Quand on dit d’elles qu’elles parlent trop fort, ou pas assez, trop aigu, ou trop grave, n’est-ce pas tout simplement qu’elles sont perçues comme toujours ‘de trop’ par rapport à un espace public longtemps conçu comme une exclusivité masculine et par conséquent fondé sur les bases de l’homosocialité masculine?”, s’interroge Marlène Coulomb-Gully. Car, plus que le fond, c’est d’abord la forme que l’on juge. Dans les années 80, on sommait Margaret Thatcher de se débarrasser de “sa voix de femme au foyer”, en 2016, Hillary Clinton, en pleine campagne présidentielle, affrontait les critiques de ses détracteurs, mais aussi de membres du parti démocrate, qui lui reprochaient de hurler. En France, Ségolène Royal affronte toujours maintes remarques sur sa tessiture et son phrasé.

Dans un tout autre genre, aux États-Unis, le vocal fry, sorte de friture vocale obtenue en comprimant ses cordes vocales, vaut à ses adeptes injures et moqueries, comme en témoignent les journalistes Stephanie Froo et Chana Joffe-Walt. “On observe que c’est la prise de parole des femmes qui suscite quolibets et injures, en particulier dans l’espace politique, note Marlène Coulomb-Gully. Tant qu’elles sont là et ne disent rien, ça passe, mais dès qu’elles prennent la parole, cela déclenche les réactions d’hostilité de la part de certains de leurs homologues masculins.” On se souvient, entre autres, des bruits de poules imités par des députés Républicains lors de l’intervention de la députée écologiste Véronique Massonneau en 2013.

 

Une parole confisquée

Il faut aussi considérer le verbe ‘prendre’ dans l’expression ‘prendre la parole’ dans toute la force de son acception: difficile pour les femmes et vécu comme une dépossession pour les hommes, relève Marlène Coulomb-Gully. Rappelons-nous que la parole publique a longtemps été co-extensive à la définition de la masculinité. Il suffit de se rappeler tous les textes sur le nécessaire silence des femmes en public.

Ainsi, si les femmes sont régulièrement accusées d’être de terribles pipelettes, ce sont les hommes qui sont les plus bavards, monopolisant souvent la parole de leurs amies, collègues, femme, sœur, comme l’observait Corinne Monnet dans son article La répartition des tâches entre les femmes et les hommes dans le travail de la conversation. Une inégalité de la parole dont atteste la théorisation de phénomènes comme la “bropropriation”, l’appropriation par un homme d’une idée formulée par une femme, le manterrupting, l’interruption d’une femme par un homme, ou le mansplaining, qu’on ne présente plus.

 

Décrédibilisées en public

Des mécanismes qui décrédibilisent la prise de parole féminine et qui entretiennent les clichés selon lesquels beaucoup de femmes seraient “de ravissantes idiotes” qui parlent pour ne rien dire. Beaucoup d’entre elles souffrent ainsi du syndrome de l’imposteur, et 80% d’entre elles estiment ne pas être prises au sérieux lorsqu’elles prennent la parole en public. C’est le cas de  Camille, 32 ans, juriste pour une entreprise d’assurance, qui ne compte plus les fois où sa voix “de petite fille” lui a joué des tours.

Avec ma voix fluette, on me classe tout de suite dans la catégorie femme-enfant, ce qui au travail est très handicapant, explique celle qui dit subir sexisme, mais aussi jeunisme. Dès que je prends la parole, en réunion par exemple, je sens qu’on me prend moins au sérieux, que l’on doute de mes compétences, raconte la jeune femme qui dit pardonner plus facilement leurs hésitations à des interlocuteur·rice·s au téléphone. C’est vrai qu’au bout du fil, on dirait vraiment que j’ai douze ans, mais une fois que j’ai fait mes preuves, il est stupide de douter de mon professionnalisme uniquement parce que ma voix vous semble enfantine. J’ai bac+7, je ne suis pas une stagiaire de troisième. J’ai plein de choses intéressantes à dire, alors j’aimerais qu’on m’écoute.

Audrey Renault 


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