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Interview croisée

Battantes sur les plateaux télé ou les rings de boxe: on a fait discuter Rokhaya Diallo et Sarah Ourahmoune

Sarah Ouhramoune et Rokhaya Diallo à Paris en avril 2019, © Margot Cherrid pour Cheek Magazine


L’ex-championne de boxe et cheffe d’entreprise Sarah Ourahmoune et la journaliste, réalisatrice et conférencière Rokhaya Diallo racontent leurs parcours dans deux livres passionnants actuellement en librairies. L’occasion de discuter avec ces femmes inspirantes de déterminisme social, maîtrise des émotions et stratégies pour lutter contre les discriminations.

Deux filles d’immigré·e·s, de confession musulmane, qui ont grandi dans un milieu modeste en région parisienne avant de s’imposer avec brio dans des mondes encore très masculins: les points communs ne manquent pas entre Rokhaya Diallo et Sarah Ourahmoune. Si leurs parcours les ont menées vers des chemins très différents -la première est journaliste, autrice, réalisatrice et conférencière; la seconde cheffe d’entreprise, fondatrice de la salle Boxer Inside, et première licenciée d’un club de boxe en France- elles partagent le même désir de mener leurs vies comme elles l’entendent, en déjouant le déterminisme social et en ne s’interdisant rien. À respectivement 40 et 37 ans, elles reviennent sur le chemin qu’elles ont parcouru dans deux livres, Ne reste pas à ta place! Comment arriver là où personne ne vous attendait, sorti le 27 mars et Mes Combats de femme, en librairies depuis le 4 avril. 

Ça fait un moment que l’on se suit sur les réseaux, sans jamais s’être rencontrées pour de vrai. Pour leur premier face-à-face, organisé dans un hôtel parisien, ces deux personnalités ne sont pas avares en compliments. Rokhaya Diallo reconnaît à la sportive dix fois championne de France, ex-championne du monde et vice-championne olympique aux J.O. de 2016, une grande détermination, une “rectitude et une forme de puissance”. Sarah Ourahmoune désigne de son côté son interlocutrice, devenue l’un des visages les plus marquants du féminisme intersectionnel de l’Hexagone, comme “une femme engagée, libre, qui porte une parole forte et impactante”. Nous avons voulu discuter avec ces deux combattantes, qui affrontent leurs adversaires sur un ring ou lors de débats animés, et font mentir tous les préjugés.

 

Le désir d’inventer vos vies, de jouer selon vos propres règles, semble constituer le fil conducteur de vos livres. D’où vient ce besoin?

Sarah Ourahmoune: J’en ai eu envie très tôt, et cette idée a pris une forme très concrète dès l’enfance. Je sortais de chez moi en me demandant qui j’allais être ce jour-là. J’en ai tiré une forme d’ambition, qui m’a permis d’éviter les cases dans lesquelles certain·e·s voulaient me ranger en raison du milieu plutôt modeste d’où je viens.

Rokhaya Diallo: Ça a été assez différent pour moi. Je n’avais pas l’impression de faire quelque chose qui s’éloignait de ce à quoi j’étais destinée jusqu’à ce que je m’aperçoive de la manière dont les gens regardaient et commentaient mon parcours. Ils et elles sont bien plus surpris·e·s par ma trajectoire que je ne le suis. Mes parents m’ont toujours laissée entendre que je pourrais faire ce que je voulais de ma vie. Aucun métier ne me paraissait inaccessible. 

Rokhaya, tu te définis comme transfuge de classe, et c’est une notion qui semble également correspondre à Sarah…

R. D.: Oui, c’est un terme qui signifie que j’évolue dans un milieu social différent de celui de mes parents, issus de la classe ouvrière. J’ai grandi en Seine-Saint-Denis, dans un milieu populaire, et aujourd’hui je travaille comme journaliste avec une majorité de personnes qui font partie de la classe moyenne ou supérieure. Mon quotidien, c’est une navigation entre ces deux mondes, beaucoup plus qu’une ascension définitive… J’aime bien dire que je suis socialement polyglotte. J’utilise également l’expression third culture kid, inventée par des chercheurs anglais, qui désigne les enfants éduqués dans une culture différente de celle de leurs parents, et qui ont réussi à s’en créer une nouvelle, qui leur est propre. Cette situation forge de vraies qualités d’adaptabilité, et mériterait d’être davantage valorisée.

Nous, on est des exceptions d’une certaine manière.

S. O.: Je me reconnais dans ce que dit Rokhaya. Ma médaille aux J.O. et mes études (Ndlr: elle est diplômée de Sciences Po) m’ont permis de faire des rencontres, d’envisager de nouveaux horizons et de pouvoir aller d’un milieu à un autre. J’aime bien faire le caméléon, m’adapter. D’ailleurs, j’habite toujours en Seine-Saint-Denis.

Quel regard vos proches portent-ils sur votre ascension sociale et sur les risques pris pour y parvenir?

S. R.: Discuter des défis que je voulais relever n’a pas toujours été évident, quelle que soit l’origine sociale de la personne à qui je m’adressais. Quand j’ai commencé à parler de mon projet de qualification pour les Jeux de Rio, après mon accouchement, je n’ai pas eu un seul retour positif de mon milieu professionnel ou familial, à l’exception de mon mari. Dans chaque discussion, j’avais l’impression de mettre mes interlocuteur·ice·s face à leurs échecs, leurs projets avortés par peur… C’était très bizarre. 

R. D.: Personnellement, les personnes qui ont pu exprimer du ressentiment à mon égard sont celles et ceux qui ont un parcours analogue au mien, mais qui ont choisi de ne pas être en position de dénonciation. On me disait “Pourquoi tu continues à parler de discriminations alors que toi ça va?” Mais ça n’est pas parce que nous sommes là où nous sommes qu’il ne faut pas penser aux autres, à nos petits frères et petites sœurs. Nous, on est des exceptions d’une certaine manière. Il pouvait y avoir beaucoup d’agressivité dans leurs discours, comme si me voir leur rappelait toutes les couleuvres qu’ils avaient dû avaler.

Débats politiques ou salles de boxe: comment vous êtes-vous imposées dans ces mondes très masculins?

R. D.: C’est grâce à mon envie de défendre mes convictions que j’ai pû faire tomber les barrières qu’on se met souvent en tant que femmes. Nous sommes conditionnées pour prendre peu d’espace, être discrètes et agréables, ne pas déplaire… Autant de qualités qui sont en totale opposition avec le pouvoir ou la puissance. Rien qu’en étant la seule femme autour de la table pour un débat, je sors du rôle qu’on m’a donné. Je dérange: je regarde un homme dans les yeux et lui dis que je ne suis pas d’accord, sans chercher à être sympa. 

À force de passer mon temps à la salle, ma présence était devenue normale. On oubliait que j’étais une fille.” 

S. O.: J’ai aussi dû faire face à pas mal d’injonctions: Ne sois pas violente”, Il ne faut pas être agressive”… Quand tu es une fille, tu es censée être gentille, douce, calme… J’ai dépassé ces préjugés en me disant que je n’avais pas le choix: pour maîtriser le noble art, l’escrime des points, j’étais obligée de ne pas correspondre à l’image stéréotypée de la femme. 

© Margot Cherrid pour Cheek Magazine

Sarah, as-tu subi une forme de sexisme bienveillant, sous forme de remarques du type “Pas mal pour une fille?

S. O.: Non, les critiques sexistes étaient tout ce qu’il y a de plus basiques. D’ailleurs, elles venaient des hommes comme des femmes. En général, ces dernières s’inquiétaient pour mon corps et mes codes comportementaux, qu’elles craignaient de voir devenir “masculins”… Mais à force de passer mon temps à la salle, ma présence y est devenue normale. On oubliait que j’étais une fille. 

Faire oublier à son interlocuteur qu’on est une femme, c’est une stratégie que tu as également utilisée Rokhaya?

R. D.: J’ai fait le contraire. Quand j’ai commencé à être médiatisée, il y a dix ans, les éditorialistes qui me faisaient face dans les débats étaient tous des hommes blancs de 50 ans. J’ai compris que quoi que je fasse, et même si je ne parlais pas, on ne voyait que moi: une jeune femme noire. Ma simple présence était une subversion. Essayer de me cacher n’aurait pas marché, alors je me suis dit: “Quitte à être différente, autant l’être vraiment” et j’ai commencé à mettre des couleurs et des tissus africains… 

Dans vos livres, vous soulignez toutes les deux l’importance de l’attitude dans les oppositions, qu’elles soient physiques ou verbales. Pourquoi?

S. R.: Je me suis aperçue que, lorsque l’échange était très serré sur un ring, celle qui s’était montrée en patronne finissait par l’emporter. J’ai donc travaillé mon attitude et mon agressivité avec un préparateur mental. Mon objectif: sortir des vestiaires en me disant que la victoire était pour moi, pour éliminer le stress, la peur et être plus lucide. 

R. D.: L’engagement verbal c’est très important. Les gens n’écoutent pas forcément ce qu’on dit mais se souviennent d’une attitude, d’une posture… S’il y a bien une chose à éviter lors des débats, c’est l’agressivité. Parce que je suis une femme, on me traiterait d’hystérique, et parce que je suis noire, de sauvage. Heureusement, j’arrive sans problème à garder mon calme. C’est mon truc. J’ai beau faire face à des personnes qui tiennent des propos horribles, je reste concentrée sur mon propos pour le développer de manière rationnelle. Je peux ne pas en démordre pendant une heure. Ça déstabilise beaucoup.

La maîtrise des émotions c’est la clef dans le combat?

S. O.: C’est très important! Si en boxe tu exprimes ta colère, tu te fais punir tout de suite. C’est comme dans un débat. Dès que tu te découvres en faisant une erreur, tu es contre-attaquée. Il faut réussir à garder une certaine sérénité pour trouver les failles de l’adversaire et savoir où taper.

Réussir ne doit pas faire perdre de vue une critique plus systémique et générale de notre société.

R. D.: Oui et dans les discussions, c’est compliqué, parce que notre colère peut être légitime, mais en s’emportant, on risque de discréditer une communauté entière. Même si ça n’est pas mon intention première, je sais que symboliquement, je représente d’autres personnes noires ou musulmanes qui risquent de payer pour mes erreurs.

Vous êtes toutes deux des role models, et pourtant, vous ne semblez vouloir vous positionner ni en ambassadrices du “quand on veut, on peut, ni en superwomen. Pourquoi?

R. D.: Le “quand on veut, on peut” est une théorie à laquelle il est dangereux de souscrire. La réussite personnelle dépend de tellement de facteurs indépendants de notre volonté et il ne faut pas culpabiliser celles et ceux qui n’y sont pas parvenu·e·s en raisons d’un manque de ressources mentales, psychologiques ou matérielles. Moi, j’ai eu la chance d’avoir une famille stable avec des valeurs solides par exemple. C’est déjà beaucoup! Il faut rappeler que l’individu seul ne peut pas déjouer un système profondément injuste. Réussir ne doit pas faire perdre de vue une critique plus systémique et générale de notre société. Je n’aime pas l’idée de me raconter en superwoman non plus parce que je ne suis pas une grande adepte du côté sacrificiel: je ne vais pas mourir pour ma cause. Même si ça peut être difficile quand on est militant·e·, il faut accepter d’être parfois fatigué·e, conscient·e que ton corps est ton outil de travail, accepter de ne pas être indispensable.

S. O.: C’est la même chose sur un ring. Il faut savoir se protéger, prendre des respirations et du recul. On a besoin d’un round de repos, de respirer, de revoir sa stratégie, de se questionner à nouveau pour pouvoir retourner au combat efficacement. À foncer tête baissée, on risque de perdre son envie, de ne plus comprendre pourquoi on fait les choses. C’est ce qu’il peut arriver de pire.

Propos recueillis par Margot Cherrid


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