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société

Pourquoi les ex sont-elles toujours “folles”?

Rachel Bloom dans “Crazy Ex Girlfriend” © The CW


On a cherché à savoir si le fait que les ex passent toujours pour des folles relevait d’une pathologie féminine ou d’un tic de langage sexiste.  

C’est l’argument imparable, qui revient dans les conversations pour expliquer l’échec d’un rapport amoureux: “Mon ex était folle.” Mathieu* peut en témoigner, lui qui a vécu sa première histoire d’amour durant quatre ans, avec une jeune femme jalouse qui lui faisait du chantage: “Un soir, je suis rentré chez moi et l’appartement était dévasté. Elle m’a menacé avec des ciseaux de cuisine. Ensuite, je n’osais plus sortir de chez moi, j’avais peur.” Faut-il s’inquiéter sérieusement pour la santé mentale des femmes? Parmi les configurations multiples de la conjugalité à l’épreuve de la séparation, les sentiments, comportements et répertoires d’action (de l’invective à la stupeur) peuvent en effet être exacerbés. “La séparation, bien que de plus en plus fréquente, reste une transition critique”, écrit le sociologue Salvatore D’amore.

Le succès de la série Crazy Ex Girlfriend, créée par Rachel Bloom, validerait cette légende urbaine: Rebecca, brillante avocate new-yorkaise, déménage en Californie pour rejoindre Josh, un flirt de colonie de vacances -l’héroïne est finalement, après plusieurs saisons, diagnostiquée d’un trouble de la personnalité borderline. Satirique, la série déconstruit ce mythe et les comportements obsessionnels qui lui sont associés, notamment la frénésie qui s’empare de l’amoureuse éconduite sur les réseaux sociaux, d’où la chanson Research me obsessivelyLe visionnage de la série suscite surtout l’empathie: serions-nous toutes l’ex folle de quelqu’un?

 

 

Ce comportement déréglé est pourtant loin d’être la norme. “Dans le parcours classique, au-delà de la douleur, s’il n’y a pas de trahison, il n’y a généralement pas de point d’orgue qui permette de décompenser”, confirme Claire Alquier, sexologue et thérapeute de couple. Dès lors, la formule donnerait plutôt un indice sur le discours que l’on tient sur nos anciennes relations: stratégie rhétorique visant à dénigrer d’anciennes conjointes, manière pudique de ne pas entrer dans les détails ou de couper court, catégorisation à l’emporte-pièce? Il s’agirait souvent d’un raccourci déculpabilisant pour l’un·e des partenaires: “C’est une manière de ne pas endosser la responsabilité”, décrypte Anne Sauzède-Lagarde, psychothérapeute et co-autrice des Vrais secrets d’une vie de couple réussie. Quant à l’emploi d’un terme médical, “folle”, elle y voit plutôt un usage abusif “lié à la vulgarisation de la psychologie […] tout comme la récente épidémie de pervers narcissiques non diagnostiqués”.

Le terme en dit pourtant long sur la nature des rapports entre conjoints, souligne Mélanie sur Twitter: “N’oublions pas que s’il y a des ex folles, c’est avant tout parce qu’il y a des mecs qui manipulent les meufs émotionnellement avant de les jeter comme un vieux Kleenex.” Le terme, péjoratif, hérisse également la comédienne Natalie Portman. À propos d’Hollywood et du cadre professionnel, elle déclarait: “Il faut arrêter avec la rhétorique selon laquelle une femme est folle ou difficile. Si un homme vous dit cela, demandez-lui Qu’est-ce que tu lui as fait?’.

D’autant que, dans la conjugalité, des attentes différenciées selon les sexes pèsent différemment sur les partenaires. “Ce sont les injonctions sociales à la vie conjugale et au couple qui rendent dingue. Quand on se sépare, c’est d’autant plus vécu comme un échec. Pour les garçons, il n’y a pas le même enjeu ni la même pression à se caser”, note Perrine, 26 ans.

Les représentations sociales de la violence féminine feraient ressortir dans l’imaginaire collectif “la démesure du féminin”.

La formule relèverait donc moins du diagnostic clinique que de la persistance de stéréotypes sexistes anciens, selon lesquels l’irrationalité pulsionnelle serait genrée. Une tendance à pathologiser les comportements féminins: “On dit rarement d’un ex qu’il est fou”, remarque la sexologue Claire Alquier. “On peut faire le lien avec la jalousie, que l’on associe plus volontiers à un comportement typiquement féminin. Il s’agit d’une croyance ancrée dans les mentalités comme étant une vérité.” Selon l‘ouvrage collectif Penser la violence des femmes, coordonné par Caroline Cardi et Genevière Pruvost, les représentations sociales de la violence féminine feraient ressortir dans l’imaginaire collectif “la démesure du féminin”, celle que l’on associe à des figures stigmatisantes comme l’hystérique, la névrosée… ou la folle. 

Quand mon ex déboulait dans mon bureau, au travail, on trouvait ça presque mignon. Mais si j’avais fait la même chose, il n’y aurait pas eu la même lecture”, se souvient Emilia, 31 ans. De son côté, l’actrice Amber Heard fut vilipendée au moment de sa séparation, traitée de “folle”, accusée d’âpreté au gain, voire d’inventer les violences conjugales de son ex, Johnny Depp. Le cinéma a contribué à relayer ce double standard de la représentation des femmes dans les rapports amoureux: ainsi, Glenn Close, harceleuse en furie poursuivant Michael Douglas de ses ardeurs dans Liaison fatale, fut en son temps une figure paroxystique et repoussoir.

Suffisamment pénible, le deuil amoureux se passerait bien, pourtant, de telles généralisations nauséabondes (“toutes les femmes sont folles” et son corollaire, “tous les hommes sont des connards”). Rappelons que du “désaccord” au “désamour”, les mots ne manquent pas.

Clémentine Gallot

* Certains prénoms ont été modifiés.


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