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société

“Le Putain de Podcast” donne la parole aux prostituées

Loubna, réalisatrice du “Putain de podcast”, DR


Avec son Putain de Podcast, l’ex-travailleuse du sexe Loubna replace la voix des prostituées au centre des débats féministes. Une écoute d’utilité publique.

Elles étaient jusqu’ici les grandes absentes du paysage audio, mais c’est fini. Avec Le Putain de Podcast, les prostituées se racontent. Une fois toutes les deux semaines, ces nouvelles écoutes permettent d’en finir avec les préjugés qui encombrent “le plus vieux métier du monde”. Elle préfère qu’on l’appelle Loubna. Sans nom de famille, à la manière de Xena, guerrière et role model qu’elle revendique en riant. À 24 ans, dégoûtée du monde salarial, Loubna s’est prostituée. “Comme sur un coup de tête”, dit-elle. Déclarée en tant qu’auto-entrepreneuse, elle oeuvre alors sur la capitale à raison de 150 euros de l’heure, trois semaines par mois en moyenne. Aujourd’hui, elle en a 27 et a quitté le milieu. “C’est le seul job que je suis parvenue à conserver aussi longtemps!”, s’amuse celle qui ne s’est pas accordé beaucoup de répit depuis. Suite à cette expérience qui l’a “pas mal abîmée”, Loubna est partie concrétiser un projet mûri depuis deux ans: tendre le micro à ses consoeurs de trottoir. Une initiative pas si évidente en terme de timing car “lorsque tu te prostitues, tu ne sais jamais quand tu as du temps libre”, explique-t-elle. Qu’importe, le premier épisode du Putain de Podcast est arrivé et avec lui cette punchline de son inénarrable amie Lila: “Quand t’as jamais sucé une bite pour 150 balles, tu la ramènes pas trop sur les conséquences que ça peut avoir.

 

Episode 1 du Putain de podcast 

 

Ces travailleuses “dont on ne veut pas parler”

Avec ces propos crus, Loubna nous sensibilise à la réalité d’une profession incomprise. “On est toutes concernées par la prostitution en tant que femmes mais certaines le sont plus que d’autres”, appuie-t-elle. Ces dernières lui disent tout sans concession. La crainte de ne pas trouver suffisamment de clients. L’attente qui précède les passes. L’organisation des semaines. La location des chambres d’hôtel. La sécurité incertaine. Entre l’ennui et la prestation, quelques convictions et joies éphémères, mais aussi des souffrances: toxicomanie, isolement et galères d’argent. “L’une des causes de la prostitution est la précarité”, tient à rappeler cette anticapitaliste qui suppose que “dans une société où il y aurait moins d’inégalités, il y aurait moins, si ce n’est pas du tout, de prostitution”. Sans le diaboliser ni le banaliser, Loubna ne défend pas le travail du sexe mais le respect de ces travailleuses “dont on ne veut pas parler”.

DR

Une nuance de taille. Face aux féministes qui souhaitent l’abolition de la prostitution, Loubna appelle à sa décriminalisation. À l’instar de l’activiste Juno Mac -conférencière d’un captivant Ted X-, la podcasteuse pense que la pénalisation des clients ne fait qu’exacerber la vulnérabilité de celles qui sont déjà sujettes à tous les risques. Les témoignages chargés en émotions qu’elle diffuse démontrent d’ailleurs que la moindre amende affecte davantage les prostituées que leurs clients et “ne fait que rendre cette profession plus compliquée qu’elle ne l’est déjà. Elle prend pour exemple les lois qui ont trait au “proxénétisme d’entraide”, selon lequel “l’on considère comme ‘proxénétisme’ le simple fait d’aider une autre travailleuse. Cette répression doublée d’un manque de considération participe à faire de la putain “la première à être exposée aux violences”, énonce Loubna, pour qui “la police ne prend pas au sérieux les viols de prostituées pour la simple raison qu’elle ne comprend pas qu’il est possible de violer une prostituée”. Pourtant, aucune “zone grise” dans ce métier mais des conditions préétablies que le client doit respecter. “S’il les transgresse, c’est un viol”, dit-elle. Une piqûre de rappel salutaire à l’heure où Le Monde affirme que ces “non-citoyennes” sont “toujours exclues du mouvement #MeToo”.

 

“Sex work is real work”

À travers les voix des putains résonne dès lors l’urgence de la condition féminine. Ainsi l’initiation au tapin a-t-elle donnée à Lila l’impression “d’avoir toujours fait ça gratuitement”, confesse-t-elle. En tant que femme, l’idée de devoir négocier avec son corps pour se faire entendre lui semblait déjà étrangement familière. Se réapproprier l’acte contre de l’argent lui a permis de “reprendre le pouvoir”. Une forme “d’empowerment”? Plutôt la preuve selon Loubna que “la prostitution n’est pas un monde à part mais un continuum des relations hétérosexuelles, de l’emprise du patriarcat sur les femmes”. Car la “putain” est un miroir que l’on promène le long d’un chemin. Des cours de récré aux open space, ce terme imprègne notre langue. Son sens en est dénaturé. Pire, il est l’affront suprême, “l’insulte matricielle” dixit notre interlocutrice. Le format long du podcast lui permet de réattribuer à la “putain” ces mots qui la briment.

Un droit à la parole plus qu’actuel. Alors que le très mainstream Teen Vogue affirme noir sur blanc que “le travail du sexe est un vrai travail”, l’iconique féministe Susan Sarandon hausse la voix sur Twitter: “Le travail du sexe est un travail comme un autre, mais sa criminalisation expose les travailleur·se·s à la discrimination, aux abus et à l’exploitation. En parler est la première étape pour réduire la stigmatisation.” C’est justement là le but de ce Putain de Podcast qui nous rappelle que sur les pavés, il y a toujours les femmes. Et qu’elles ne comptent plus se taire.

Clément Arbrun


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