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société

“Lait Paternel”: l’allaitement paternel est-il vraiment une utopie?

© Constance Decorde - Instagram/laitpaternel


Une pilule qui permettrait aux hommes d’allaiter? On y a (pas trop) cru, mais voilà: “Lait Paternel” est un poisson d’avril. Qui soulève tout de même une flopée de questions. 

Le fake était presque parfait. Un beau site citant Tolstoï, un Insta pensé en album de famille, une promo enthousiaste du côté des magazines Causette et Simone. Lait Paternel prétendait révolutionner les moeurs en proposant une pilule permettant aux hommes d’allaiter. En vérité? Une vaste blague. Mais militante!

 

Poisson et (congé) paternité

Non, les hommes n’allaitent pas, n’accouchent pas…mais ils peuvent faire tout le reste”, raisonne son instigateur Patrice Bonfy. Le cofondateur du média digital Le Paternel s’est servi de cette farce afin de nous sensibiliser à l’allongement du congé paternité. Une cause qu’il juge nécessaire pour garantir une “égale répartition des tâches parentales” à l’heure où, comme il l’écrit sur le site, “la réalité de l’accueil d’un bébé laisse encore la mère largement seule en charge. Son “cocktail d’hormones” fictif est une démonstration “poussée à l’absurde” de ce souci égalitaire, dans le seul but d’éveiller les consciences… et de susciter les réactions, dont celle, forcément outrée, de Valeurs Actuelles, qui soupire: “Dans le domaine des mœurs, il vaut mieux s’habituer à ce que la réalité dépasse la fiction.

“Lait Paternel”: l’allaitement paternel est-il vraiment une utopie?

Capture d’écran du site Lait Paternel

Ils ne croient pas si bien dire. Car Patrice Bonfy le précise: “L’allaitement paternel n’est pas un mythe!” Consultante en lactation à Paris, Véronique Darmangeat explique qu’à la naissance, “garçons et filles sont ‘équipés’ de la même manière”. Pourvus d’une glande mammaire et de mamelons, l’un et l’autre peuvent avoir des fuites de lait dans les jours qui suivent leur mise au monde. Et si dès la puberté les glandes mammaires des garçons en restent au stade embryonnaire, il est cependant possible pour un adulte de produire du lait. “J’ai déjà vu un patient qui a décidé de provoquer une lactation car sa femme ne voulait pas allaiter. Lorsque l’on stimule suffisamment les mamelons, la glande mammaire va réagir et, grâce aux hormones prolactines, déclencher la sécrétion de lait”, narre la spécialiste. Quant à ce que le docteur Marc Pilliot intitule “l’insuffisance lactée”, un dérèglement hormonal ou un choc émotionnel peut la corriger: le pédiatre a à l’esprit le cas d’un père qui, à la mort de son épouse, serait parvenu à fabriquer du lait afin de nourrir ses enfants. “Physiologiquement, un homme peut le faire mais ce n’est pas pour autant qu’il est fait pour ça”, nuance Véronique Darmangeat.

 

Une fausse égalité des sexes?

N’en déplaise aux réacs, l’allaitement paternel n’est donc pas “contre-nature”. “Mais contre-social!”, ironise la gynécologue Laura Berlingo, pour qui cette implication “organique” du père “peut servir le lien parents-enfant dans une perspective non pas pro-allaitement, mais pro-choix: si la femme n’a pas envie d’allaiter mais le conjoint si”. L’homme qui donne le sein semble alors parfait. Il fait fi du regard d’autrui, des préjugés sexistes et, cerise sur le gâteau, s’initie à l’expérience de la maternité, durant laquelle “l’on dit aux femmes d’allaiter sans vraiment les aider”, déplore Patrice Bonfy, qui sur le site Lait Paternel invective les darons: “Vous ne pensiez quand même pas qu’il était anodin d’allaiter? Entre les lignes s’esquisse une conception plus empathique de la parentalité. C’est d’ailleurs le but du “tire-lait” masculin imaginé par la designeuse britannique Marie-Claire Springham: répondre à la dépression post-natale dont souffrent tous ceux qui se sentent “abandonnés” lors des instants complices d’allaitement.

Si les hommes étaient prêts à prendre une pilule afin d’allaiter, et ce malgré les effets secondaires, cela ferait d’autant plus complexer celles qui choisissent l’allaitement artificiel alors qu’elles disposent de seins à cet effet.

Mais l’équivalence n’implique pas l’égalité”, note Véronique Darmangeat. Et tout comme un même job engendre des écarts de salaire, rien ne dit que “la perception de l’allaitement au sein de l’espace public serait identique” entre les sexes, théorise Laura Berlingo, qui doute qu’un homme “s’isolerait dans une chambre pour allaiter”. Pire, cette “évolution” pourrait amener son lot d’injonctions. Faire culpabiliser les mères qui refusent l’allaitement naturel par exemple. “Si les hommes étaient prêts à prendre une pilule afin d’allaiter, et ce malgré les effets secondaires, cela ferait d’autant plus complexer celles qui choisissent l’allaitement artificiel alors qu’elles disposent de seins à cet effet”, redoute la gynécologue. Tel un coup de pression patriarcal à l’égard des femmes que l’on accuse d’être de mauvaises mères.

 

Le changement c’est maintenant

Mais face à ces hypothèses, Patrice Bonfy privilégie l’instant présent: l’attitude du père qui, sans allaiter, “est tendre avec son enfant, change ses couches, se lève la nuit quand il pleure. À l’entendre, non seulement les hommes savent le faire, mais cela leur fait du bien”. C’en est fini du cliché du daron dadais et immature. Pour cet amateur de poissons d’avril, “montrer un père qui s’en fiche n’a rien d’une blague”. Le changement, il l’observe dès aujourd’hui, dans la façon dont la génération Y conçoit la parentalité, “en s’impliquant plus encore que la précédente”. Aucun doute selon lui: “On vit déjà une révolution!” Il était temps. 

Clément Arbrun


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