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société

Féministes au bord du burn out militant

Le post Facebook d'Anaïs Bourdet pour annoncer l'arrêt de Paye ta shnek


Ras-le-bol, sentiment d’impuissance, angoisse: certaines féministes frisent le burn out. En en parlant ouvertement, elles brisent un tabou du militantisme et réclament une réponse des pouvoirs publics dans la lutte contre les violences faites aux femmes.

Nous ne pouvons plus faire le travail de l’État à nos dépens. Notre militantisme nous épuise, et le mépris affiché par les autorités concernées pour ces questions de soin et d’accès à la justice nous met en danger. Par ce message publié sur Twitter le 11 juillet, les membres de l’association Féministes contre le cyberharcèlement ont déclaré qu’elles allaient restreindre leurs activités. Deux semaines plus tôt, une autre militante féministe jetait l’éponge. Anaïs Bourdet, fondatrice de Paye Ta Shnek, annonçait l’arrêt de cette plateforme dédiée à la lutte contre le harcèlement de rue

Comme elles, de nombreuses femmes qui luttent contre les violences sexistes et sexuelles frôlent souvent le burn out et parfois, s’y enfoncent. Épuisement, fatigue, angoisse, découragement: avec le hashtag #PayeTonBurnOutMilitant, les militantes féministes partagent leurs désillusions face aux violences et aux féminicides qui ne faiblissent pas. Ainsi, depuis le 1er janvier 2019, 76 femmes ont été assassinées par leur conjoint ou ex-conjoint, selon les chiffres publiés par le collectif Nous toutes le 9 juillet dernier. 

 

“J’étais une éponge, dans l’empathie totale”

Pour la créatrice de Paye Ta Shnek, la force des témoignages de femmes victimes de violences qu’elle a recueillis et publiés pendant près de sept ans n’est plus suffisante: Rien n’a changé depuis #Metoo. Le gouvernement ne met rien sur la table et les hommes ne changent pas. Ils ne se sont pas emparés du sujet. Je n’y arrive plus, je n’arrive pas à observer le moindre progrès.” Si elle va poursuivre son combat avec d’autres projets, elle sent qu’elle a besoin de prendre de la distance pour ne pas sombrer. 

Comme de nombreuses militantes, Anaïs Bourdet s’est retrouvée à remplir un rôle pour lequel elle n’était pas formée. C’est à elle que de nombreuses femmes ayant subi des violences sexuelles et sexistes se sont confiées pour la première fois. Par moment, je recevais 150 témoignages par jour, se remémore-t-elle. C’étaient des lettres, des messages privés sur les réseaux sociaux, des coups de fils de potes qui m’appelaient au réveil ou quand j’étais au travail, etc.Pendant des années, la fondatrice de Paye Ta Shnek a écouté et répondu à ces victimes qui ne savaient pas vers qui se tourner. Jusqu’à ce que le poids de leurs témoignages devienne trop lourd pour ses seules épaules. Les femmes qui témoignent méritent d’être entendues et soutenues. J’étais une éponge, dans l’empathie totale. Au bout d’un moment ça déborde.

À l’été 2016, près de deux mois après la révélation de l’affaire Baupin, Rosalie Salaün sort de l’assemblée générale de la commission féministe d’Europe Ecologie-les Verts (EELV). Une copine la tire par la manche pour lui parler d’une agression dont elle a été victime. Depuis, ça ne s’est jamais arrêté, confie la militante écologiste. Face au déferlement de témoignages, elle réalise l’ampleur des violences. Après cette prise de conscience, impossible de faire machine arrière: On ne voit plus le monde de la même façon, on a des lunettes spéciales qu’on ne peut plus enlever. J’ai beau m’occuper des violences sexuelles en politique, mine de rien, quand je me prends du harcèlement de rue, je ne réagis pas de même façon.” 

 

“Je n’arrivais pas à décrocher”

Une vie militante qui ne laisse parfois aucun temps mort. Au début, je n’arrivais pas à décrocher entre mon activité militante et mes cercles d’ami·e·s, mon couple et même la famille. Les échanges les plus violents je les ai eus avec mes proches, raconte Margaux Collet, coautrice de Beyoncé est-elle féministe? et militante chez Osez le féminisme. Rosalie Salaün assure, de son côté, avoir appris à [s]e préserver. Certains messages, clairement je ne les lis pas tout de suite. Sinon ça bouffe trop d’énergie émotionnelle. Et on discute beaucoup entre copines.

La parole des victimes est d’autant plus difficile à porter pour les militantes que ces dernières ont souvent été elles-mêmes confrontées à des violences. L’immense majorité des militantes est en quête de réparation, relève Rosalie Salaün. Pendant des années au sein du Collectif féministe contre le viol, Suzy Rotman, aujourd’hui porte-parole du Collectif national pour les droits des femmes, a animé des groupes de parole de femmes qui avaient été violées. Elle insiste sur l’importance d’être à peu près au clair avec les violences que nous avons nous-mêmes subies. Sinon, c’est intenable. 

Le manque de distance est précisément ce qui distingue les militant·e·s des professionnel·le·s, comme l’explique Bertrand Fortin, psychologue clinicien au Centre d’information des droits des femmes et des familles (CIDFF) de Lisieux: Leur implication personnelle et leur charge émotionnelle ne sont pas les mêmes. Pour cela, la ou le militant·e doit bien connaître son cadre d’intervention et ses compétences et orienter vers d’autres professionnel·le·s. De nombreuses militantes ont ainsi l’habitude de rediriger les victimes vers des associations ou certains numéros d’urgence (Ndlr: 0800 059 595 ou le 3919). Une solution qui se heurte néanmoins au manque criant de moyens des structures et aux associations débordées. La dissonance entre ce qu’elles voient sur le terrain et les discours politiques peut alors générer un sentiment d’impuissance.   

 

“J’ai fermé mon compte Twitter pendant un mois”

Ce sentiment d’impuissance mène souvent à une émotion dévastatrice: la colère. Anaïs Leleux l’a très bien expliqué lors d’un atelier à la Sorbonne, où une trentaine de militantes sont venues, samedi 6 juillet, assister aux rencontres nationales du collectif Nous toutes. L’Américain Paul Gorski a schématisé le cercle vicieux qui mène au burn out, explique-t-elle. C’est un sujet qui n’est pas étudié en France, contrairement aux pays anglo-saxons. Nous-mêmes, militantes, nous avons tendance à le reléguer pour faire passer notre cause avant.

Si cette colère peut s’exprimer contre des inconnu·e·s dans la rue, dans des dîners en famille, lors d’un verre entre potes ou même au sein du couple, Anaïs Leleux rappelle qu’elle surgit parfois au sein même des cercles militants: Il faut que nous arrêtions d’être oppressif·ve·s entre nous. Nous devons fonctionner sur la bienveillance et la communication non violente.” Pour Margaux Collet, cette violence-là, venant de personnes qui se disent féministes, est l’un des trucs les plus durs, notamment sur les réseaux sociaux”.

Ces derniers sont eux aussi sources de stress et d’angoisse pour des militantes féministes qui sont très fréquemment la cible de campagnes de cyberharcèlement. Certaines prennent la décision de quitter les réseaux sociaux ou de gérer différemment leur présence sur ces derniers. J’ai fermé mon compte Twitter pendant un mois, explique Anaïs Leleux. J’ai un compte Facebook privé avec que des ami·e·s proches. Un espace safe. J’ai aussi découvert l’application Bodyguard qui permet de masquer les commentaires haineux.En ligne, en famille, entre amis ou dans la rue, les féministes doivent faire preuve d’inventivité pour continuer à lutter sans perdre pied. 

Juliette Marie 


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