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société

Enquête

Allons-nous devenir infertiles?

The Handmaid's Tale © Hulu


Un couple sur 10 est infertile en France. Et les études n’hésitent plus à faire le lien avec les perturbateurs endocriniens. Sommes-nous condamné·e·s à vivre comme dans The Handmaid’s Tale, cette série où les dernières femmes fertiles deviennent des mères porteuses esclaves?

Toute vêtue de vert, son chignon impeccable noué sur la nuque, Serena Joy Waterford attend, impassible, que son mari termine. Entre ses cuisses, elle maintient solidement les bras de leur servante écarlate. Cette dernière supplie. Mais Serena n’écoute pas. Elle veut un enfant, quel qu’en soit le prix. Serena est stérile. À moins que ce ne soit son mari? Non impossible, à Gilead, le décor de la série The Handmaid’s Tale, ce sont les femmes qui ont des problèmes de fertilité, pas les hommes. Alors c’est à elles qu’on fait payer le prix de cette anomalie de la nature, leur incapacité à se reproduire.

Le scénario est abominable autant qu’il est fascinant. Et s’il nous interpelle autant, c’est que le postulat de cette fiction n’est pas si éloigné de notre réalité. Oui, la fertilité baisse. Drastiquement. Toutes les études le disent. La dernière en date, publiée par Santé Publique France début juillet, tire la sonnette d’alarme: “Dans le cas de la santé reproductive, l’exposition précoce à faibles doses aux perturbateurs endocriniens, substances chimiques qui interfèrent avec le fonctionnement des glandes endocrines, est suspectée de perturber le développement des organes génitaux masculins comme féminins”, peut-on y lire.

 

Pubertés précoces

Suspicion… La science déteste affirmer quand elle ne peut prouver. Pourtant, “les deux études qu’on a publiées montrent une détérioration de la concentration spermatique des hommes en France de 32 % sur 17 ans”, explique Joëlle Le Moal, épidémiologiste à Santé Publique France. “Chez les filles, nous avons étudié les pubertés précoces: la poussée de croissance, les seins voire la pilosité pubienne avant 8 ans. On compte près de 1200 cas par an chez elles, soit 10 fois plus que chez les garçons.”

Soudainement, la série adaptée du roman dystopique de Margaret Atwood ne semble plus être de la science-fiction. À ce jour, les chercheurs estiment à 1 sur 10 le nombre de couples infertiles en France. Un couple est considéré comme infertile s’il n’a pas pu concevoir d’enfant après 12 à 24 mois de tentatives sans contraception. Après un an de tentatives sans contraception, 18% à 24% des couples restent sans enfant, selon l’Observatoire épidémiologique de la fertilité en France (Obseff). Après deux ans, 8% à 11% des couples sont toujours en attente d’une grossesse. 

 

Des enfants de plus en plus tard

Certes, comme le rappelle le Pr Michael Grynberg, chef de service de médecine de la reproduction et préservation de la fertilité à l’hôpital Antoine Béclère de Clamart, “le fait que l’âge où les femmes commencent à tenter de tomber enceintes ne cesse d’augmenter -avec par ailleurs un nombre croissant de deuxièmes unions- contribue de manière importante à expliquer cette chute de la fertilité”. Si le facteur social est indiscutable -un rapport de l’Insee publié en mars 2017 démontre qu’en 2015, les Françaises ont donné naissance à leur premier enfant 4,5 années plus tard qu’en 1974-, il ne suffit pas à expliquer le phénomène.

Madeleine peut le confirmer. Elle n’avait que 27 ans lorsqu’elle a essayé de tomber enceinte la première fois. “Quand nous sommes allés voir la gynéco avec mon compagnon, elle nous a fait faire des tests, et a vu que son spermogramme n’était pas bon. On a d’abord cru que c’était de lui que venait le ‘problème’”. Après une nouvelle batterie de tests, les résultats tombent comme un couperet: Madeleine a une réserve ovarienne semblable à celle d’une femme ménopausée. Après un parcours de FIV lourd et sans résultat, la jeune femme finit par tomber enceinte naturellement. Un miracle selon les médecins.

Lorsqu’on veut un enfant et que cela ne vient pas, on peut vraiment devenir obsessionnelle, voire tarée.”

Aujourd’hui, à 34 ans seulement, elle est sous traitement pour sa ménopause précoce, et sait qu’elle n’aura pas de second enfant: “Ma mère me parle des perturbateurs endocriniens, elle se sent coupable. Lorsque j’étais petite, elle m’a probablement donné des légumes blindés de pesticides…” 

 

Le fardeau des FIV

Mêmes doutes pour Frédéric. Il avait 30 ans lorsque sa femme et lui ont voulu avoir leur premier enfant. Dans son couple, c’est lui qui ne pouvait pas concevoir. Pourtant, c’est à sa femme qu’on a fait porter le lourd fardeau du traitement hormonal pour la FIV: “C’est ce qui a été le plus dur pour moi. La pathologie est masculine, mais tout le traitement tombe sur la femme. C’est elle qui a du se piquer dans le ventre tous les jours à heure fixe pendant des semaines.” Pour le trentenaire aussi, le rapport avec les facteurs environnementaux ne fait pas de doute. “J’ai fumé pendant 15 ans un à deux paquets par jour. Et, bien entendu, je suis né dans les années 70. Va savoir ce qu’on donnait aux mères à cette époque… Quand je vois que, malgré les études de nocivité, on continue d’autoriser des produits comme le glyphosate, je me dis que ce n’est pas dans le pied que l’homme se tire une balle, mais directement dans la tête.” Dans ce contexte, même le personnage de Serena, la maîtresse cruelle de The Handmaid’s Tale, finit par attirer une certaine empathie. “Lorsqu’on veut un enfant et que cela ne vient pas, on peut vraiment devenir obsessionnelle, voire tarée”, estime Madeleine. Selon elle, le seul moyen de ne pas devenir folle est de parler du problème autour de soi, pour faire tomber le tabou.

La Dr. Joëlle Le Moal ne la contredira pas. En parler est nécessaire, surtout pour les femmes. L’épidémiologiste l’avoue, les études sont moins nombreuses lorsqu’il s’agit de la santé reproductive des femmes. “C’est vrai en général pour les études épidémiologiques. Il y a un biais de genre. Nous ne disposons pas d’autant de données pour les femmes que pour les hommes.” Mais à la question “Sommes nous tous condamnés à devenir stérile?”, l’épidémiologiste refuse de répondre. Sur le sujet, la recherche est encore trop récente, et les scientifiques refusent de sortir leur “boule de cristal”.

Le Pr. Michaël Grynberg, pourtant, se veut rassurant: “Quoi qu’il arrive, on peut penser que la médecine viendra pallier même le pire des scénarios. Il faut prendre conscience des problèmes, car ils existent. Mais nous avons des connaissances, et il y aura encore des progrès, qui j’en suis sûr, permettront d’éviter une extinction de l’espèce.” Ouf.

Caroline Langlois


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