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En partenariat avec le Hackathon Écriture Inclusive

5 arguments contre l’écriture inclusive démontés par l'historienne féministe Éliane Viennot

Instagram/@maelostil


À l’occasion du Hackathon Écriture Inclusive qui se tient du 12 au 14 janvier à l’école Simplon à Montreuil, l’historienne et professeure de littérature Éliane Viennot, ambassadrice de l’évènement, répond aux moqueries des détracteurs de l’écriture inclusive, qu’ils soient ministres, membres de l’Académie française ou chroniqueur·se·s.

Qui a déjà essayé de trouver le point milieu -attention: milieu et pas médian- sur son clavier d’ordinateur? Pas facile, hein? C’est bien pour ça qu’une équipe de codeur·e·s, communicant·e·s, rédactrices et journalistes organisent du 12 au 14 janvier à Montreuil un Hackathon Écriture Inclusive, l’occasion de se réunir pour “créer les outils nécessaires au développement rapide de l’écriture inclusive”. Les intervenants de l’événement imaginé par Aline Mayard vont donc s’intéresser à l’élaboration de “lexiques intelligents”, “correcteurs et lecteurs automatiques”, “claviers”, ou autres “traducteurs et dictionnaires”, pour mettre la technologie au service de l’égalité femmes-hommes.

Pour ce week-end qui promet d’être instructif, les organisateurs et organisatrices ont fait appel à Éliane Viennot, une pointure en matière d’écriture inclusive. Cette professeure de littérature, historienne spécialiste des relations de pouvoir entre les sexes, autrice et initiatrice d’une pétition lancée le 7 novembre dernier contre l’enseignement de la règle du masculin qui l’emporte sur le féminin sera l’ambassadrice du Hackathon. À l’expression “écriture inclusive”, elle préfère l’idée d’un “langage non sexiste”, mais reconnaît que “la plupart des préconisations sont valables pour les deux formules”. Il s’agit entre autres d’“employer les termes féminins pour parler des femmes, et si possible ceux qui ont des siècles d’existence”, comme “agente”, “autrice” ou “écrivaine”, de “recourir aux termes féminins et masculins quand on évoque des populations mixtes”, d’utiliser des accords de proximité et de “bannir les singuliers naturalisants et le fameux ‘homme’ quand il est question d’humanité”. Consciente que l’idée d’écriture inclusive ne fait pas l’unanimité, Eliane Viennot a accepté de commenter pour Cheek Magazine quelques déclarations cinglantes de personnalités publiques opposées à son application et de démonter leurs arguments.

 

“C’est très laid. Ça déstructure les textes.”

Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Éducation nationale

Éliane Viennot: “C’est assez catastrophique que les conseillers du ministre ne lui aient pas expliqué que seules les personnes naïves parlent de cette manière. Et bizarrement, les termes ainsi discrédités désignent toujours des activités féminines prestigieuses comme “autrice” ou “écrivaine”. Les mots qu’on n’a jamais entendus surprennent, c’est bien normal, mais ils ne sont jamais ni beaux, ni laids. C’est une question d’habitude, comme pour les points milieu, qu’il confond d’ailleurs avec les points médians. Qui aujourd’hui protesterait contre les cédilles, les trémas, les accents, les points-virgules ou les points de suspension, tous mis au point par les imprimeurs de la Renaissance? Jean-Michel Blanquer ne semble pas plus informé sur la langue que n’importe quel·le habitué·e du café du commerce.”

 

“On complique la vie de nos enfants.”

Alba Ventura, journaliste

Éliane Viennot“En tant qu’ancienne prof de collège, je peux vous dire que ce qui complique la vie des enfants, c’est l’orthographe irrationnelle -pourquoi écrit-on par exemple ‘j’achète’ mais ‘je jette’ ou ‘chariot’ mais ‘charrette’?- et les accords du participe passé avec l’auxiliaire avoir, ou pire, avec les verbes pronominaux, que même les énarques ne maîtrisent pas. Par ailleurs, l’argument en soi ne tient pas. On voit mal en quoi ce serait plus compliqué de dire ‘sciences humaines’ que ‘sciences de l’homme’. Et si l’on pense aux abréviations, les enfants n’ont pas besoin de nous pour en inventer! La plupart du temps, la grammaire les barbe, mais quand on leur montre qu’elle a un rapport avec la vie, ça les remotive. On peut aussi en profiter pour parler du sexisme. Le tout est que les profs soient formé·es sur toutes ces questions.”

 

“Un peu comme une lacération de la Joconde [...] un attentat à la mémoire elle-même.”

Raphaël Enthoven, philosophe

Éliane Viennot“Ce monsieur fait de belles phrases avec de belles formules, mais quand il a autre chose qu’un micro en face de lui, il est beaucoup moins à l’aise! Il est parti en guerre contre les points milieu, qu’il confond lui aussi avec les points médians, comme Don Quichotte contre les moulins à vent. En quoi des abréviations attenteraient-elles à la mémoire de la langue? On attend toujours la réponse. En réalité, la remise en circulation de termes séculaires et condamnés par les grammairiens masculinistes (autrice, poétesse, médecine…) permet au contraire de mieux comprendre ce qui s’est passé dans l’histoire de la langue, au moins le temps que ces mots s’acclimatent et que ces usages se réinstallent.”

 

“Ce n’est pas à la langue de changer les mentalités.” 

Michael Edwards, membre de l’Académie française.

Éliane Viennot: “Effectivement, la langue n’est pas porteuse de révolutions comme certaines lois. Elle bouge assez lentement, sauf en ce qui concerne le vocabulaire, l’introduction ou la disparition de mots. Mais elle peut conforter un ordre quand on freine son évolution naturelle -ce qui se passe depuis 40 ans-, ou quand on contrarie son fonctionnement -ce qui s’est passé sous la monarchie absolue avec le principe du ‘genre le plus noble’. De fait, la langue bouge en même temps que la société quand personne ne l’en empêche. Il est curieux que des gens qui se piquent de compétences en langue ne connaissent pas ces faits établis par des dizaines et des dizaines d’études depuis des lustres. Il est vrai que ‘se piquer de savoir’ n’est pas savoir!”

 

“On a parfois de faux débats en France, qui ne méritent pas qu’on y passe autant de temps”

Christophe Castaner, secrétaire d’État auprès du Premier ministre

Éliane Viennot: “Il est vrai que la manière dont ce débat a été lancé par quelques éditorialistes comme Enthoven, puis entretenu par de nombreux journalistes complètement sous-informé·es en a fait un dialogue de sourd·es. La plupart des gens croient qu’il s’agit de mettre des points dans les mots, sans même comprendre que c’est un système d’abréviations. Vu sous cet angle, l’intérêt de la discussion est effectivement fort limité. Mais le vrai sujet, celui du sexisme du langage qu’on nous a appris, et dont on pourrait se débarrasser si on en faisait l’effort, n’a rien d’anecdotique. Et encore moins le fait que ce débat soit porté par des féministes. D’un seul coup, des gens réalisent que les féministes ne sont plus ce groupe marginal dont on pouvait rire avec mépris dans les années 70. Aujourd’hui, elles ont suffisamment affermi leurs positions dans la société, suffisamment convaincu de monde, pour que les politiques, les administrations, certaines maisons d’éditions et certains journaux aient à cœur de réfléchir et d’infléchir leur communication. Tout cela agace très fort les gens qui ne sont pas d’accord avec l’idée d’égalité, mais qui n’osent pas dire le fond de leur pensée. Alors ils crient au “péril mortel” ou, au contraire, ils déclarent que c’est dérisoire et qu’il y a “d’autres luttes plus importantes”. C’est fou le nombre de leçons qu’on peut recevoir sur ce sujet, en ce moment! Par des gens qu’on n’a jamais vu lutter nulle part, sauf pour leurs intérêts particuliers. Le paternalisme se porte drôlement bien, ces temps-ci!”

Propos recueillis par Margot Cherrid


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